8/10Le théâtre en carton

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 30/11/2011
Notre verdict : 8/10 - Pestacle vivant (Ecrivez votre critique)

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Avec Le théâtre en carton, Aurélia Grandin livre des pistes pour que la palpitante entreprise que représente un spectacle de fin d’année soit un parcours du combattant un peu moins périlleux.

Le spectacle de fin d’année, c’est toute une épopée. Sur une scène professionnelle, combien de corps de métier se côtoient pour que la représentation finale parvienne aboutie aux yeux du spectateur ? Metteur en scène, décorateur, costumier, maquilleur, coiffeur, éclairagiste, régisseur de son, acteurs… ça en fait du monde. Mais voilà, quand on n’est pas plus hauts que trois pommes (mais nombreux), épaulés par un seul adulte (la maîtresse), que l’on veut se montrer à la hauteur d’une troupe aux yeux des papas et des mamans, un sacré boulot nous attend. Qu’à cela ne tienne, Le théâtre en carton nous fait non seulement vivre les joyeux aléas qui sillonnent la préparation (colossale) d’un spectacle d’école, mais aussi le couronnement de tous ces efforts : le numéro lui-même. Boîte à idées, organisation au taquet, répétitions à gogo, puis immersion dans l’univers inventé… Aurélia Grandin (Oscar et Irma, Comptines et berceuses de Bretagne) emporte son lecteur dans une palpitante aventure. Tap. Tap. Tap.

Le théâtre en carton
illustration d'Aurélia Grandin, issue de
Le théâtre en carton, Didier Jeunesse,
2011
Focalisation sur une ville, une rue, une école puis une classe. Une classe comme tant d’autres, mais avec un projet unique et ambitieux : préparer de A à Z le plus beau spectacle de fin d’année jamais imaginé. Aurélia Grandin, qui comme les jeunes protagonistes occupe tous les fronts, se retrouve à la plume et au pinceau. Elle instille une ambiance de rigoureux bazar, suggérant ainsi le bouillonnement si particulier d’un groupe d’enfants dont la fiévreuse énergie est canalisée par un seul but : la création. Comme elle raconterait une histoire, elle liste de manière non exhaustive le contenu d’une sorte de cahier des charges, brassant quelques propositions pour palier les éventuels problèmes d’organisation ou de divergences de personnalités. Mais l’album ne se contente pas, avec fantaisie toutefois, de guider la mise en place d’une pièce de théâtre scolaire : il se transforme en scène en deux dimensions et offre aux regard du lecteur l’opportunité d’assister à la production finale, en spectateur. Le récit s’organise ainsi en deux parties avec une transition quasiment imperceptible entre réalité dans la narration (les élèves réalisant la pièce) et fiction (ce qu’ils créent). Les personnages acteurs deviennent ainsi sous nos yeux médusés les protagonistes de cet univers improbable où une princesse se morfond de ne pas posséder de poney. Une gracieuse mise en abyme en somme, où la fraîcheur et les inspirations de premier ordre chez les enfants se traduisent par une construction narrative rudimentaire imprégnée de grands classiques (prince et princesse, dragon, fée…), et la transposition de leurs désirs ubuesques dans les grandes lignes de l’intrigue (avoir un poney). Dans la construction des deux « actes » du récit, on retrouve d’ailleurs des similitudes : la liste des choses à faire pour la pièce fait écho à la prévision des besoins pour le mariage du prince et de la princesse, par exemple.

Le théâtre en carton
Illustration d'Aurélia Grandin, issue de
Le théâtre en carton, Didier Jeunesse,
2011
Aussi artisanale que le projet lui-même, l’illustration d’Aurélia Grandin incarne parfaitement les décors volontairement bruts et bricolés, à base de récup’ et de techniques traditionnelles : cartons, peinture et coups de pinceau apparents, collage de perles, tissus, graviers... Toutes ces caractéristiques sont renforcées par l’observation des petits détails que permet le grand format de l’album. Le lecteur devient ainsi complice de « l’envers du décor » tout en assistant également à la représentation finale. Le graphisme de l’illustratrice, identifiable par sa facture sensible et onirique, entre intuition et geste sophistiqué, crépite de mille couleurs. Un pari d’autant plus difficile qu’il n’y a pas une seule ambiance chromatique dominante, mais une multitude, sans rendre l’ensemble pour autant indigeste. Chaque planche est harmonieuse et foisonnante, mêlant avec une grande maîtrise les différentes techniques qui se répondent et se fondent dans une surprenante unité. La végétation luxuriante et naïve rappelle les motifs des tissus africains, tandis que les silhouettes volontairement rigides et lunaires des personnages et créatures renvoie à un théâtre de marionnettes. Pas de doute : nous sommes bien face à une scène, nous vivons l’expérience de l’intérieur… sans perdre de vue tout le travail réalisé en amont.

Avec Le théâtre en carton, Aurélia Grandin livre des pistes pour que la palpitante entreprise que représente un spectacle de fin d’année soit un parcours du combattant un peu moins périlleux. Tout en dépeignant une excitation palpable, elle rend également hommage à cet élan de création fait de bric et de broc, dont le seul but est de se faire plaisir et faire plaisir aux autres. Un album touffu, onirique et agréablement coloré qui sera peut-être l’instigateur de multiples aventures de classe, qui sait ? Rideau !

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