Après la rencontre d'univers musicaux aussi variés que Comptines et berceuses de Bretagne et Comptines de miel et de pistache, c'est la collection « Contes et Opéra » de Didier Jeunesse qui nous emmène en voyage, avec un retour sur les origines d'un genre musical précurseur et foisonnant : le Jazz. Pour accomplir ce projet ambitieux et passionnant, et le mettre à la portée des enfants, l'auteur Carl Norac (Petits poèmes pour passer le temps, Raja le plus grand magicien du monde...) a tissé une fable métaphorique, tapissée de rencontres et d'anecdotes évoquant les éléments qui ont émaillé la naissance du Jazz. Le tout est raconté par la voix suave et posée de Jeanne Balibar, et illustré avec panache et élégance par Rebecca Dautremer (Princesses oubliées ou inconnues, Journal secret du petit poucet...)
Esperanza Carmina Belleza, plus connue sous le surnom de Zazou, est une petite cigale brésilienne (dans le texte, car visuellement, c'est une minuscule et jolie dame toute en rondeurs). Comme sa nature animale l'y prédestine, elle aime chanter, à tout moment et par tout climat. Mais son rêve est de découvrir l'Amérique, et plus particulièrement New York. Escortée d'acolytes, tout aussi insectes qu'elle, crissant et bourdonnant, elle y parvient enfin, et découvre Chinatown et un univers à la fois chatoyant et intimidant... C'est le début pour elle d'une série de découvertes, et surtout d'une grande aventure.

Illustration de Rebecca Dautremer
issue de Swing Café, texte de Carl Norac
raconté par Jeanne Balibar, Didier Jeunesse, 2009Comme à son habitude, l'univers créé par Carl Norac est à la fois fluide, imagé et débordant de références. Son petit clin d'œil aux bestioles de La Fontaine est détourné, car même si Zazou est bien une chanteuse épicurienne par essence, elle est loin d'être tire-au-flanc comme son homologue fabuleuse. Parfois hésitante mais souvent audacieuse, la cigale est aussi délicieusement attachante. Le conte prend doucement la forme d'un voyage initiatique et poétique, avec son lot de surprises, de désillusions et de grandes joies. Par un jeu subtil de métaphores et d'allusions au monde du Jazz et à l'époque (son ami new yorkais s'appelle Buster, hommage à Keaton ? ou encore la citation « That's all folks » référence à Tex Avery), l'auteur retrace la naissance du genre, de ses débuts modestes (découverte de la radio) à un mouvement fort, d'abord intimiste puis incontournable. Il ponctue l'aventure de Zazou de rencontres détonantes, via insectes sifflants et stridulants, ainsi que d'objets et obstacles rappelant les instruments typiques du genre. D'une plume aussi rythmée que la musique retracée, Carl Norac enroule ses mots, les entrechoque, les fait valser.
C'est l'actrice Jeanne Balibar qui donne corps à l'histoire trépidante de la cigale. Par un timbre doux, posé et bien dosé sans être imposant, elle endosse la parure de Zazou et de ses amis en mettant un cœur sincère à l'ouvrage. On regrette un ton parfois légèrement monotone, pas toujours aussi nuancé que l'écriture swinguante de Carl Norac et les illustrations sophistiquées de Rebecca Dautremer. Mais globalement la bande sonore est vraiment savoureuse et immersive, notamment parce que la narration de la comédienne alterne avec des extraits de fameux morceaux classiques de Jazz. Se croisent ainsi les balbutiements du scat (« Tiger Rag » par les Mills Brothers) ou un tonitruant « Minnie the moocher » de Cab Calloway, pour finir sur un chant du cygne du Swing, « Sing me a swingsong » par Ella Fitzgerald. Le tout est relevé par un son un peu assourdi et légèrement tacheté de parasites (qui fleure bon le vieux vinyl) mais toujours agréablement retranscrit. Les morceaux intégraux sont d'ailleurs repris à la fin du CD pour une écoute plus attentive.

Illustration de Rebecca Dautremer
issue de Swing Café, texte de Carl Norac,
raconté par Jeanne Balibar, Didier Jeunesse, 2009Comme l'avait déjà démontré l'illustratrice à travers sa foisonnante bibliographie passée, Rebecca Dautremer est à la fois une artiste et une technicienne de l'image : rien n'est jamais laissé au hasard, et pourtant ses tableaux sont saupoudrés d'anecdotes fantaisistes. L'univers qu'elle bâtit ici rend un merveilleux hommage à l'imagerie des années 20 à 40. Elle va même jusqu'à citer certaines des affiches de jazz comme décor pour ses personnages (« Au swing café »). Ses illustrations sont un savant mélange de peinture et de design, déjà dans leur format très traditionnel : le liseré blanc ourlant chacune des pages et leur grand format carré rappellent le profil du vinyl ou l'aura évocatrice des réclames de l'époque. Comme revenant d'une virée dans une brocante, elle émaille ses images d'objets improbables et typiques, et nous transporte très loin dans le passé. Brisant le classicisme de certaines compositions très centrées, avec parfois une absence de décor autour des personnages, elle multiplie ailleurs les cadrages audacieux et les hors-champs, créant un mouvement vraiment fidèle à l'esprit du swing ambiant. L'idée de représenter le berceau du Jazz dans un univers minuscule et à travers une personnification par les insectes lui permet des excentricités amusantes et de somptueux changements d'échelle (les instruments de musique font souvent office de décor géant et d'accessoires). L'illustratrice, par un jeu très harmonieux de peinture minutieuse et de collage de journaux, nous immerge dans une ambiance parfois cosy, parfois enivrante, digne des cabarets les plus bouillonnants. La lumière, comme l'ambiance colorée générale, se fait chaleureuse et feutrée, comme la bande sonore. Nous voilà bien partis au cœur du New York d'autrefois, guidés par tous ces personnages attachants (comme les jazzmen du Swing Café).
Swing Café prend bel et bien la forme d'un livre-disque qui balance, qui réchauffe, qui intrigue. Nul doute qu'il s'agira d'une réelle découverte du Jazz pour beaucoup des enfants qui le tiendront entre leurs mains. La poésie des mots de Carl Norac, la voix posée de Jeanne Balibar, les illustrations raffinées de Rebecca Dautremer, sont autant d'ingrédients qui créent l'alchimie nostalgique du cadre. L'histoire s'adresse plutôt à des enfants déjà grands (à partir de 7 ou 8 ans) car elle est très étoffée et parsemée de références que les plus petits n'ont pas encore dans leur musette. En revanche, l'album fera sans aucune hésitation le bonheur des adultes amateurs de Jazz, et ne décevra pas les inconditionnels de Carl Norac et de Rebecca Dautremer.
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