Une seconde, une minute, une semaine ou une année. Une petite goutte dans un océan ou une baleine sous un gravillon ( ?) Les instants qui s'éternisent quand on attend un événement de taille, ou ceux qui filent à toute allure quand on les dévore avidemment... il n'est plus question d'horloge ou de calendrier, Bergson nous l'avait déjà soufflé : le Temps est subjectif. Seulement voilà, il existe quand même des instruments et des moyens pour le mesurer, et des artistes pour l'égrener au fil des mots et des images.
Dans notre présent recueil, Petits poèmes pour passer le temps, Carl Norac nous livre quarante poèmes aux tournures riches et variées, accompagnés de la ligne fine de Kitty Crowther. Inspiré des limericks, ces petits poèmes anglais aux accents humoristiques, armé d'une douce accointance pour la légèreté des haïkus, l'auteur penche bien souvent vers le Surréalisme. En effet, il tisse pour certains poèmes comme une farandole de cadavres exquis, et bien que les titres soient souvent très éloquents, le contenu du poème en lui-même nous désoriente fréquemment par son côté absurde et inattendu.
Comme dans les limericks donc, Carl Norac joue presque toujours sur le rythme, les accents toniques et les sonorités, laissant parfois allègrement le sens à l'écart, mais pas forcément : avec une simplicité étonnante et des mots sautillants, il traduit l'esprit festif dans « Comptine de carnaval », ou le rythme de la balle qui rebondit dans « Comptine à dire en jouant avec une balle ». Certains poèmes sont si laconiques, composés de phrases simples, voire d'un enchaînement de mots uniques et imagés, mais toujours sur un rythme cadencé, qu'il nous démange de les chantonner en tapant du pied.

Illustration de Kitty Crowther
tirée de Petits poèmes pour passer le temps -
texte de Carl Norac - Didier Jeunesse, Paris 2008
L'auteur allie le plaisir d'apprendre (pour les tout petits qui ne connaissent pas les jours de la semaine) à la fantaisie poétique des jeux de langue (« Comptine qui s'en va »). Il se faufile à la fois là où le lecteur l'attend en fondant l'essentiel de ses poèmes sur la mesure temporelle (les jours, les mois, les saisons) mais se joue aussi de lui en tournant en dérision les adages populaires liés au Temps, tel que « En avril, ne te découvre pas d'un fil » dans le poème « Comptine pour un almanach » par exemple. Norac n'hésite pas à faire des clins d'œil à certains monuments de la littérature, comme « La cigale et la fourmi » de Lafontaine, dans « Une fausse fable », en n'oubliant pas cependant le petit pied de nez (« Les cigales bossent l'été, [...] elles se lèvent de leur chaise avec des fourmis dans les pattes ») Et puis au milieu de ces considérations sur le compte à rebours fatal, il y a cette durée qui s'étire un peu moins vite, pour des personnages à la longévité légendaire, comme la tortue et la lune dans « Un peu de temps ». Dans le même genre de perception, l'auteur évoque aussi ce Temps vécu (celui qui fait se languir de l'être aimé), qui ne se mesure plus vraiment, dans "En t'attendant".
Sous les titres de la plupart des comptines, sont apposées des petites phrases directrices, à l'image des didascalies au théâtre, indiquant comment doivent être récités les poèmes, et bien souvent elles s'inscrivent à part entière dans le reste du texte, par leur tournure lunaire et décalée. Dans ce désir de faire vivre les mots capricieux et audacieux du recueil, les illustrations tout en délicatesse de Kitty Crowther viennent littéralement faire corps avec le contenu. La mise en page sobre et aérée met d'ailleurs parfaitement en valeur la finesse des mots et des dessins. Le texte est même parfois agencé en calligramme pour faire échos au sens (« Il fait un temps »).
Du bout de sa mine de crayon colorée, Kitty Crowther impose son univers onirique et poétique, toujours en phase avec le texte, notamment par son trait spontané et sensible, qui fait lui aussi penser à une forme d'écriture automatique. Elle met en place une ambiance colorée chaleureuse et ensoleillée, grâce à des teintes sucrées, dorées comme le miel et moelleuses comme des petites brioches, parsemées par endroit de touches plus vives (pour une fleur ou une bouche, par exemple). Ses personnages, aux expressions sereines et avenantes, ressemblent souvent à des figures marginales, et leurs traits sont d'autant plus adoucis par le traité au crayon de couleur, justement. Malgré une légèreté et une élégance évidentes qui se dégagent, un contraste agréable s'esquisse grâce au trait nerveux et appuyé de l'illustratrice, qui évite la mollesse que l'on aurait pu craindre de cette technique. On apprécie particulièrement ce cachet dans le traitement des végétations ou des matières en général, toujours vivantes et en mouvement.
Nous sommes donc face à un album touffu, riche et partant dans de nombreuses directions pour aboutir à une seule grande idée, complexe et personnelle à chacun. Carl Norac et Kitty Crowther ont ostensiblement bien accordé leurs violons, pour nous livrer un recueil subtil, amusant et accessible à tous les publics (et oui, même les adultes !) Le Temps, qu'il soit furtif ou qu'il s'éternise, y est évoqué comme un concept qui se grignote, se savoure, et que l'on optimise... notamment en lisant ces quelques excentricités poétiques. Et en essayant de s'en abreuver et d'en profiter le plus possible.
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