Le livre audio en x1,5 : cette fois, on accélère quelqu'un
J'adore l'idée du livre audio. Ce que je supporte mal, c'est qu'on me le joue : un comédien lit à voix haute, donc il lit à la vitesse de la parole. Qui veut voyager loin ménage sa monture, paraît-il. Moi je la pousse dès la première phrase…
Je le fais avant même de savoir si le comédien est bon. Le titre s'affiche encore, la voix attaque à peine sa première phrase, et mon pouce est déjà parti chercher le x1,5 en bas de l'écran. Pas après dix minutes d'ennui : avant, sur la foi de rien du tout.
Ce qui, il faut bien le dire, me met dans une position assez inconfortable. Il y a quelques jour j'expliquais ici que le film restait intouchable, parce que la durée d'un plan est une décision de quelqu'un et qu'y toucher revient à corriger un travail qu'on n'a pas fait. Un comédien qui lit à voix haute, c'est presque la même affaire : il a choisi où respirer, quelle réplique il pose et laquelle il laisse filer. Moi j'appuie sur le bouton pendant qu'il annonce encore le nom de l'éditeur.
Sauf que les chiffres me donnent raison, et ça ne m'arrange pas du tout. La méta-analyse de Marc Brysbaert (2019, 190 études, plus de 18 000 participants) a revu à la baisse les vitesses de lecture silencieuse qu'on citait un peu partout : environ 238 mots par minute en non-fiction, 260 en fiction. En face, un livre audio se fabrique sur une base de 9 300 mots par heure, soit 155 mots par minute. Le compte est vite fait. Mon x1,5 ne me rend pas plus rapide qu'un lecteur ordinaire, il me met à peu près à sa hauteur : 155 fois 1,5 font 232 mots par minute, et pour tenir la vitesse d'un roman lu dans un fauteuil il faudrait sans doute pousser jusqu'à x1,7 (les chiffres sont anglophones des deux côtés, au moins ils sont comparables).
Je me croyais dans l'air du temps, en plus. Audible avançait sur son blog, en 2017, qu'environ 5 % de ses utilisateurs avaient seulement essayé le x1,5 ou plus rapide : on est une toute petite minorité, et j'en suis. La méta-analyse d'avril 2025 que je citais le mois dernier (Tharumalingam et ses collègues, Educational Psychology Review) trouve d'ailleurs un coût faible et souvent négligeable jusqu'à x1,5, sauf qu'elle mesure des cours en vidéo. Circonstance atténuante, pas argument.
Le comédien, lui, n'y est pour rien. À peu près 150 mots par minute, ce n'est pas sa lenteur à lui, c'est celle de la parole, respiration comprise, silence de fin de chapitre compris. On ne lui reproche pas d'être lent : on lui reproche d'avoir une bouche.
Reste la question qui fâche, et qui est pourtant la seule intéressante. Dans un film, accélérer trahit un montage, et il n'existe pas d'autre version du film. Dans un livre audio, le comédien a choisi son tempo, c'est déjà une lecture, un parti pris d'acteur, et je le passe à la moulinette. Vous me direz que c'est donc plus grave. Moi je dis que c'est moins, et peut-être pour une raison assez bête : le texte, lui, existe ailleurs, intact, sur mon étagère. En revanche c'est nettement plus idiot. Sur une série mal montée, le x1,5 corrige un défaut ; sur un livre audio, il supprime la seule chose que je suis allé chercher.
Du côté de l'écoute avant de dormir, c'est un autre problème, et je le trouve franchement plus embêtant que le premier. Une étude Audible réalisée par Opinéa en 2019 auprès de 3 109 Français plaçait le lit, avant de s'endormir, en tête des moments d'écoute, à 39 %. Un livre physique gère ça tout seul : la main lâche, la page ne progresse plus. Elle attend. Le fichier audio, lui, continue tranquillement pendant que je dors.
Retrouver son point exact, c'est là que ça se gâte. Avec un fichier, on tape huit fois de suite sur le retour de trente secondes, et chaque fois on tombe sur une phrase qu'on ne reconnaît pas, ou pire, qu'on reconnaît sans pouvoir dire si on l'a entendue ou rêvée… Les applications le savent parfaitement, d'ailleurs : le bouton qui recule de trente secondes, la mise en veille réglable à la fin du chapitre en cours, le minuteur qu'on prolonge en secouant son téléphone, les signets qu'on pose et qu'on ne relit jamais. Aucune de ces fonctions n'aurait de raison d'être si le problème n'existait pas.
Je pourrais régler une minuterie, évidemment. Je ne la règle jamais.
Ce qui m'amène à la seule objection sérieuse qu'on puisse me faire. Si mon grief tient au comédien trop lent, la voix de synthèse devrait me régler ça, et le catalogue existe déjà : narration numérique chez Apple depuis janvier 2023, plus de 50 000 titres estampillés "Virtual Voice" chez Audible, qui propose depuis mai 2025 une centaine de voix générées, Spotify associé à ElevenLabs depuis février 2025 avec mention obligatoire de la voix numérique. En face, les éditeurs français ont lancé en juin 2025, avec l'association Les Voix, un label "Interprétation humaine" pour signaler qu'un humain a lu le texte. Et ça ne règle rien du tout : une voix de synthèse parle, donc elle parle à la vitesse de la parole, exactement comme le comédien. Elle est aussi lente, et en plus elle ne joue rien.
Du côté de la recherche, on ne me donne pas tout à fait raison non plus. Rogowsky et ses collègues (SAGE Open, 2016) n'avaient trouvé aucune différence de compréhension entre lecture et écoute. La méta-analyse de Virginia Clinton-Lisell (Review of Educational Research, 2022), 46 études et 4 687 participants, ne trouve pas davantage d'écart fiable dans l'ensemble. Sauf sur deux points, et ce sont les miens : l'avantage penche vers la lecture quand le lecteur avance à son propre rythme, et quand on teste la compréhension par inférence plutôt que le littéral. Daniel Willingham disait déjà l'essentiel dans le New York Times fin 2018, sa réserve à lui portant sur celui qui écoute en faisant autre chose. Personne n'a mesuré ce que comprend un type qui s'endort.
Alors je m'en tiens à une règle assez peu glorieuse. Le livre audio n'est pas un livre plus rapide, c'est un livre que quelqu'un lit à ma place, et je le prends quand mes yeux servent à autre chose. À la vitesse du type qui l'a lu, minuterie enclenchée. Et si mon pouce repart chercher le x1,5 dans la première minute, ce n'est pas que le comédien est trop lent, c'est que j'ai envie de lire.





