L'histoire :
De mystérieux événements viennent bouleverser une bourgade de la côte-Est américaine répondant au doux nom de Jerusalem's lot, Nouvelle-Angleterre. Lorsque l'écrivain Ben Mears revient sur sa terre d'enfance, il ne met pas une éternité pour saisir l'ampleur de la situation. Des gens disparaissent peu à peu, un chien est immolé sur la grille du cimetière, et la vie la plus banale devient au fil des pages véritablement stressante...
La critique :
Lorsque King décide de rendre hommage à Bram Stoker, l'auteur de Dracula, oeuvre considérée comme un classique indémodable, il connaît déjà l'image d'un écrivain au talent prometteur, surtout après le succès de Carrie rendu si merveilleusement au cinéma par la caméra de De Palma. Néanmoins, King est confronté à l'épreuve la plus épineuse pour un auteur à peine connu : confirmer. Et le voilà qui publie cette oeuvre venue d'ailleurs, au scénario apocalyptique et à l'intrigue fouillée, où s'immisce une atmosphère gothique directement inspirée de la littérature anglo-saxonne de la fin du XVIIIe siècle. Alors oui, il fallait être sacrément gonflé pour étaler de la plus fine des plumes, ce livre à la force inoxydable et au sens de l'histoire si parfaitement distillé. Le but ose concilier voire moderniser le Roman Noir (dit gothique) avec la littérature fantastique actuelle. Et en voyant le résultat, force est de constater que le pari est tenu.
Cela va faire un moment que j'ai lu ce livre et pourtant je garde encore en mémoire ces effroyables souvenirs : des moments statiques déroulés, les yeux réfugiés sous la couette chaude de mon lit, dans l'obscurité de la chambre. J'arrivai même à découvrir deux dents blanches comme la craie cogner contre les carreaux de ma vitre ! Je crois même que ce livre ait déclenché en moi beaucoup de choses... Un conseil : ne le fermez jamais en pleine nuit. Lisez-le jusqu'à l'aube, sans cela, vous pouvez vous attendre à sentir l'essence même de la peur qui coule dans votre esprit, comme un virus dans le sang.
C'est magistral, de toute beauté. Il n'y a rien qui puisse faire une mauvaise critique. Rien. Les personnages sont tous charismatiques, la narration est celle que l'on lira dans encore plus d'un siècle, Stephen King n'a jamais été aussi proche de la perfection ! La ville, Salem, réveille déjà en nous tout un imaginaire effroyable et elle n'a pas seulement influencé Lovecraft pour donner naissance à sa ville jumelle mais fictive, Arkham. Plus loin dans l'histoire de la littérature, on pensera à Nathaniel Hawthorne, écrivain à qui l'on doit La Lettre écarlate ou La Maison aux sept pignons et dont le trisaïeul, John Hathorne n'était autre qu'un des célèbres juges assesseurs aux procès des sorcières de Salem. Bref, Salem, la ville des fantômes, la ville des sorcières, la ville hantée parfaite pour l'imagination de Stephen King.

Quelle bonne idée pour l'édition Pocket de nous avoir gratifié la peinture de Jean Delville, peintre dont l'oeuvre est marquée par l'ésotérisme et un certain idéalisme philosophique ; il faut saluer pour une fois le bon goût de l'édition Pocket quant au choix de la couverture adoptée (l'ancienne, aujourd'hui, le livre est passé de la collection "Terreur" au titre honorifique de "Littérature générale", tiens tiens... curieuse évolution) avec cette peinture intitulée Mysteriosa (1892) où cet être étrange aux yeux démoniaques nous inspire déjà la terreur, s'inscrivant idéalement dans l'esprit du livre. Ici, il faut vraiment comprendre que Salem a une portée considérable dans la littérature d'horreur. Cette oeuvre ne se contente pas de moderniser le genre, elle le bouscule totalement. King passe d'un style familier, voire vulgaire, pour développer peu à peu une ambiance poétique bien sentie. Dans la trame, là encore, on sent les influences, mais Salem a une autre portée... Voici ce que Peter Straub dit du livre qui l'a grandement inspiré pour son terrifiant Ghost Story : "En fait, je voulais travailler sur une plus grande échelle que précédemment. Je voulais peindre une toile immense. Salem m'avait montré comment y parvenir sans se perdre au sein de tous les personnages secondaires. En outre, je voulais développer des effets tonitruants. (...) On m'avait inculqué l'idée suivant laquelle une histoire d'horreur est d'autant plus réussie qu'elle est sobre, retenue et ambiguë. En lisant (Salem), je me suis rendu compte que les tenants de cette notion partaient toujours perdants. Une histoire d'horreur est d'autant plus réussie qu'elle est violente et bariolée, qu'on lui permet d'exprimer toutes celles de ses qualités qui la rapprochent de l'opéra."
On comprend mieux tout de suite la difficulté à laquelle dû faire face Tobe Hooper, le célèbre réalisateur de Massacre à la tronçonneuse, lorsqu'il adapta en 1979, peu après son film mythique, une telle révolution dans le monde des Lettres de Sang, renommée pour la télévision Les Vampires de Salem. Inadaptable. Même en séries. Un semi-échec que King, toujours grinçant lorsqu'il s'agit d'analyser le Shining de Kubrick, comprendra à regret : "Même si Les Vampires de Salem n'est pas un bon film, je le préfère de loin à Shining, car il renferme une certaine vigueur moribonde et fiévreuse."
Hommage certes, mais pas seulement... Extraits d'Anatomie de l'horreur, encore par King lui-même :
"Quand j'ai conçu l'histoire de vampires qui est devenue Salem, j'ai décidé de faire en partie de mon roman un hommage littéraire (tout comme Peter Straub l'a fait avec Ghost Story, travaillant dans la tradition de spécialistes "classiques" de l'histoire de fantômes tels que Henry James, M.R James et Nathaniel Hawthorne). Si bien que mon roman présente des ressemblances intéressantes avec le Dracula de Bram Stoker, et au bout d'un certain temps, j'avais la sensation de jouer une intéressante - du moins l'était-elle pour moi - partie de Squash littéraire : Salem était la balle et Dracula le mur sur lequel je la lançais sans me lasser, attendant de voir de quelle façon elle allait rebondir. En fait, certains rebonds ont été des plus passionnants, et j'attribue cette réussite au fait que, bien que ma balle ait été fabriquée au XXe siècle, le mur sur lequel je la lançais était un pur produit du XIXe siècle."
Incontestablement, si Stephen King est un maître de l'horreur, de l'angoisse, du suspense et un formidable conteur, je pense qu'il le doit en grande partie à ce deuxième roman qu'il publia en 1977 (en France). Si vous voulez vraiment connaître son univers, ce roman est parfait. Si vous voulez vraiment, je dis bien VRAIMENT avoir des frissons et garder la lumière toute la nuit, lisez ce chef-d'oeuvre. C'est le genre de livre que l'on lit plusieurs fois dans sa vie. Rendant aussi un singulier hommage à ce qu'il nomme le "gothique sudiste", surtout à Shirley Jackson, écrivain (attention les féministes ! Le mot est ici neutre, non masculin : ah ah !) connu pour Hantise, la maison hantée, King signe là un véritable opéra de la terreur en jouant avec l'omniprésence de la mort à la manière d'un Hawthorne quand la plume est raffinée, ou lorsqu'il reste fidèle à lui-même quand la plume se prête aux descriptions du gore.
La jouissance, exquise, de cette harmonie littéraire est soutenue par cette psychologie des personnages devant la morbidité de la mort, du sens nouveau apporté au mot même "épouvante", et surtout de cette ambiance et de ce goût obsédant du macabre. Salem, c'est l'accablement de l'esprit qui s'interroge au fil des pages ! Tout est réuni pour faire de ce livre un souffle que l'on n'oublie pas, un livre vivant, presque éternel...
En un seul roman, King surpasse tous ceux d'Anne Rice. En un seul roman, mesdames et messieurs, en 370 pages, King décortique la terreur en stimulant nos "points de pression phobique", et quelque part, ce roman-là est l'un des plus terrifiants de toute la littérature.
Otis []

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