Dracula. Juste ces trois syllabes, jetées sur une page blanche. Ça ne paye pas de mine. Et pourtant, tant de symboles sont rattachés à ces trois petites syllabes. Le vampirisme évidemment. Mais aussi l'amour. L'élégance. La cruauté.
Dracula est le digne héritier d'un roman de John Polidori. Polidori, en 1817, publia une nouvelle intitulée « Le Vampire ». Pour la petite histoire, « Le Vampire » est né suite à un pari entre le poète Lord Byron et Mary Shelley : la rédaction en une journée d'une histoire de fantôme. Mary Shelley accoucha de Frankenstein. Lord Byron d'un début de nouvelle, « Le Vampire ». Polidori alors son secrétaire, rangea les feuilles et... termina le texte qui parut par la suite sous le nom de Byron...
Plutot mal écrit (j'ai pu constater par moi même...) « Le Vampire » a le mérite de poser les bases du vampire moderne. Sous l'impulsion de Polidori, le vampire sortira de son statut de cadavre ambulant et développera un personnage de noble aristocrate, distingué et séducteur. L'influence de Polidori sur Dracula est d'ailleurs indéniable si on lit les deux romans en parallèle : on retrouve le même profil vampirique ainsi qu'une trame de fond similaire. Venu quelques jours en Transylvanie pour régler des affaires immobilières avec un certain Comte Dracula, Jonathan Harker apprendra à ses dépends la vraie nature de son hôte. Dans « Le Vampire » , le jeune Aubrey, de passage à Londres, se liera avec un étrange seigneur fréquentant la haute société, qu'il finira par démasquer lui aussi...
Polidori dans ses bagages, fasciné par le magnifique « Carmilla » de Le Fanu, Bram Stoker avait déjà matière à cogiter, sans parler des légendes des Balkans traitant du vampirisme qu'il consulta avec passion. Mais il fallait à Stoker quelque chose d'autre pour entamer un roman. Un personnage fort. Il le trouva dans le folklore roumain : le prince Vlad IV. Dirigeant de la Valachie, Vlad IV est un héritier de la lignée des « Dracul » (nom déjà porté par son père), signifiant « diable » ou « dragon » suivant le sens. Sa cruauté était telle qu'elle lui valut également le sobriquet de Vlad l'Empaleur (« Vlad Tepes » en Roumain), supplice qu'il affectionnait particulièrement. Persécuteur des envahisseurs turcs et farouche représentant de l'ordre et de la loi, Vlad Dracul extermina des populations entières, hommes, femmes, enfants. Les méfaits de Dracul le firent passer pour un « vampyr », diable en Roumain, suite à un pacte supposé avec le Seigneur des Ténèbres.
Fort de ces références, Bram Stoker écrit et publiera en 1897 ce qui deviendra l'un des piliers de la littérature vampirique. Rédigé sous la forme d'un roman épistolaire, par lettres, articles et journaux intimes interposés, Dracula peut se découper en plusieurs parties. La première, intitulée d'ailleurs « l'invité de Dracula » narre la rencontre du Comte Dracula et de Jonathan Harker. Dans cette première partie, plutôt rapide, on retrouve quelques allusions à Le Fanu : Dracula ne mange ou ne boit jamais en présence de Jonathan, s'éclipse durant la journée pour ne revenir que le soir. « L'invité de Dracula » ne révèle pas encore la nature du Comte, mais ces détails troublants et l'achèvement de cette partie ne laissent aucun doute sur sa nature diabolique. Ensuite une autre partie introduit d'autres personnages fondamentaux du roman : Mina Murray (future Mina Harker...), son amie Lucy et bien entendu le Dr Van Helsing. A cela s'ajoute le Dr Seward qui traite un curieux patient, Renfield, dans son hôpital psychiatrique. Fascinant malade mental insectophage, Renfield entretiendra au fil du roman une liaison télépathique avec Dracula. Trouvant la force de s'y opposer, il y perdra la vie. Par sa connaissance historique du mythe du vampire, le Dr Van Helsing sera un allié précieux dans la lutte contre Dracula et pour libérer Lucy et Mina, toutes deux possédées par le pouvoir (et le charme ?) du Comte. Malgré ses efforts, Lucy subira la transformation et devra être achevée selon les rites. Enfin, la dernière partie est consacrée au combat final contre Dracula...
Dracula rassemble plusieurs styles littéraires. L'arrivée de Jonhatan Harker n'est pas sans faire penser à certains romans d'aventures. De même, la lutte contre Dracula évoque des thèmes chers aux romans de chevalerie : les preux héros combattant un monstre, de belles dames et le professeur Van Helsing, à la fois conseiller, combattant et maître spirituel. Ainsi que quelques moments de terreur pure qui n'ont rien à envier aux auteurs modernes. Un passage notamment : l'arrivée de Dracula en Angleterre est introduite par le journal de bord d'un navire sinistré, où il est décrit la disparition de chaque marin au fil des nuits. S'appuyant constamment sur ses références, Polidori et Le Fanu en tête, Bram Stoker se permet également certains écarts ou interprétations pour les besoins de son oeuvre. Ainsi, les légendes indiquent qu'un vampire ne peut traverser l'eau courante. L'histoire voulant que Dracula prenne le bateau pour transiter de sa Transylvanie natale vers l'Angleterre, Stoker transforme la clause : il ne peut traverser l'eau qu'à la marée montante... De même les multiples métamorphoses de Dracula (chauve-souris et loup), si elles sont évoquées dans le folklore passent ici à un plan nettement supérieur. On retrouve également certains clins d'oeils : l'execution des vampires, du moins sur le plan technique, s'inspire encore une fois de certaines légendes, mais surtout du « Carmilla » de Le Fanu. Lucy, devenue une non-morte, sera surnommée la « Dame en sang », ce qui pour moi est une référence évidente à la comtesse Bathory. Appelée la « Comtesse de Sang », Elizabeth Bathory croyait avoir trouvé le secret de la jouvence dans le bain de sang quotidien. Plus de 650 victimes auraient durant le 16ème siècle contribué à remplir sa baignoire...
Dracula est un monument de la littérature vampirique, mené de main de maître par un auteur maîtrisant très bien son sujet. Plutôt que de plagier ses références, Stoker leur rendra un hommage subtil tout au long de son roman. Le style épistolaire, qui peut paraître rébarbatif au premier abord, ajoute au suspense et permet au lecteur d'évoluer au même rythme que les protagonistes. Dracula inspira de nombreuses autres oeuvres. Citons Anne Rice, chez qui l'on retrouve l'élégance et le raffinement, mais aussi le caractère impitoyable de ces créatures.
Je ne peux pas finir cette critique sans parler du personnage de Dracula au cinéma. De la Hammer à Coppola, de Bela Lugosi à Gary Oldman, Dracula fut un pain béni pour les studios. Confronté à Jonathan Harker, à Renfield, à l'increvable Van Helsing ou encore aux Charlots (!), Dracula a marqué les écrans comme la littérature. Pour moi, la plus fidèle adaptation reste celle de Coppola. Non content de respecter le livre, Coppola suit la démarche de Stoker en interprétant à son tour certains passages de l'oeuvre : ainsi Lucy et Mina deviennent plutot intimes (référence à Le Fanu, qui introduit l'homosexualité dans le vampirisme ?), Dracula peut sortir le jour, non sans en être très affaibli... De plus, si le Dracula décrit par Stoker ne ressemble en rien à Gary Oldman, l'acteur a néanmoins de faux airs de... Vlad Tepes.
Pourquoi seulement 9 me demanderez-vous ? Tout simplement parce que le livre date de 1897 et le style prend par endroit un petit (tout petit...) coup de vieux.
Lestat []

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