8.5/10Raja, le plus grand magicien du monde

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 21/10/2009
Notre verdict : 8.5/10 - Jai guru deva om (Ecrivez votre critique)

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Mélange de rêve, de dépaysement et de poésie, Raja le plus grand magicien du monde est une invitation au voyage passionnée et passionnante dans la somptueuse iconographie indienne.

Qui n'a jamais rêvé de voyager vers une destination encore inexplorée ? Sentir les parfums enivrants, goûter aux saveurs particulières, imprégner son esprit des couleurs d'un Ailleurs qu'on n'a pas à la maison ? C'est un peu ce que nous proposent ici deux passionnés de l'Inde, Carl Norac (Petits poèmes pour passer le temps, Tête en l'air) et Aurélia Fronty. Prenons donc un aller simple pour une terre où les vaches sont sacrées, où les couleurs les plus chatoyantes répondent aux effluves les plus étourdissantes. Voici un conte initiatique raconté sur un canevas traditionnel, mais dont les mailles principales reposent sur le patrimoine enchanteur de l'Inde d'hier et d'aujourd'hui.

Raja, jeune homme intrépide et taquin, est descendant d'une lignée d'illustres magiciens. Mais contrairement à ses ascendants, il n'aspire pas à une destinée exceptionnelle, et préfèrerait une vie simple en compagnie de la jeune fille qu'il aime, la facétieuse Devika, la fille du maharadjah. Mais c'est sans compter sur les espoirs de son père, qu'il ne veut pas décevoir, et à qui il souhaite prouver qu'il est un peu plus qu'un simple illusionniste. S'engage alors pour Raja un grand périple à dos de tortue, escorté d'un mangouste prodigieuse et affectueuse. Des serpents dans la jungle, un grand tigre blanc dans les montagnes hautes, un monstre surgi de l'océan sont autant d'obstacles qui viendront consteller l'expédition de Raja et ses deux amis.

Illustration d'Aurélia Fronty
Illustration d'Aurélia Fronty,
issue de Raja le plus grand magicien du monde,
texte de Carl Norac, éditions Didier Jeunesse, 2009
En véritable hommage à l'Inde, Carl Norac et Aurélia Fronty ouvrent dans ce très joli conte une porte vers les traditions et l'imagerie caractéristique de ce pays. Plus qu'une belle histoire classique, avec son héros plutôt ordinaire et une trame qui rappelle celle des contes les plus familiers de notre enfance, c'est l'occasion pour les jeunes lecteurs qui entreront dans la peau de Raja, de découvrir subtilement les petits détails, les symboles, les rituels, les spécialités culturelles et les saveurs de l'Inde. C'est avec un amour certain que Carl Norac créé un personnage drôle, vulnérable, identificateur et pourtant ambitieux. Mais comme dans tout roman d'apprentissage, seul, le protagoniste n'irait pas bien loin et serait très vite abandonné à ses échecs. Et c'est avec le même soin sensible et tendre qu'il lui adjoint deux acolytes aussi forts et attachants que ne l'est Raja.  La figure féminine n'est pas en reste non plus, et ne se contente pas d'être un simple écho aux qualités du protagoniste, ni d‘être  un vulgaire « objet de quête » : Devika occupe un rôle important dans les aventures de Raja, et brille même par des compétences égales.

Sur un ton léger, poétique mais néanmoins raffiné, l'auteur distille, dans la narration des diverses étapes, des références nombreuses, importantes ou anecdotiques, à la culture Indienne ; il ne choisit pas les éléments-clefs de son histoire au hasard : la tortue est un animal symbolique très puissant, seconde interprétation de Vishnu, qui supporte le monde. La mangouste quant à elle, figure l'autorité de Bouddha, et comme évoquée dans notre aventure, elle est l'ennemie directe des serpents, symboles de la haine et de la cupidité. C'est donc paré des meilleures armes que Raja affronte les pièges que lui tendent la nature et le temps. De manière adroite, Carl Norac se garde de peindre uniquement un portrait léché de la tradition, puisque dans le périple de son héros, il prône la liberté d'agir et la prise de risques permanente, l'affranchissement d'un passé trop pesant. Mais malgré la remise en cause du poids des Anciens (réinvention de nouveaux toursde magie et désir d'exister pour lui-même), Raja respecte toutefois l'influence des ancêtres et l'amour qu'il leur porte (l'objectif de sa quête est de revenir vers eux avant qu'ils ne soient vieux).

Illustration d'Aurélia Fronty
Illustration d'Aurélia Fronty
issue de Raja le plus grand magicien du monde,
texte de Carl Norac, éditions Didier Jeunesse, 2009
L'autre grande force qui se dégage de cet album est bien évidemment son illustration. Déjà, il est indispensable de noter son très grand format, qui permet d'apprécier les multiples qualités de l'image qui se présente à nous. Un parti pris idéal pour savourer à la fois de minuscules détails fins et ciselés, mais aussi une vue d'ensemble vraiment somptueuse. Aurélia Fronty, spécialisée dans la création textile, trouve ici un véritable support de création à la hauteur de ses affinités : le livre entier, avant même d'en lire une bribe, est un feu d'artifice de couleurs, de motifs, de trames délicates et de graphismes très variés. Chaque double page est un véritable tableau, à mi-chemin entre la tapisserie, la fresque et l'icône traditionnelle. Réalisés entièrement à la peinture, les grands espaces chamarrés aux camaïeux de couleurs très travaillés répondent au tracé des motifs, minutieux, méticuleux.  La représentation des personnages est juste, très respectueuse et fidèle aux lignes caractéristiques des visages indiens (le trait de khöl autour de l'œil, si spécifique, la couleur de la peau à la fois conforme et gourmande), mais malgré tout, reste aussi personnelle au dessin habituel de l'illustratrice. Le soin apporté aux vêtements typiques (saris, salwars), de la couleur au graphisme, révèle une patience infinie et un intérêt indéniable pour la culture du pays. De même, la figuration des paysages (montagnes, flots, arbres, palais), loin d'un aspect tristement figuratif, est suggérée comme un textile supplémentaire, orné de mille motifs et arabesques. Les pages se composent comme des récits vivants, et savent par ailleurs occuper avec dynamisme l'espace, en équilibrant parfaitement les éléments savamment « surchargés » et les importantes surfaces « désertes », marqués par de grands coups de pinceaux de teinte unie.

Mélange de rêve, de dépaysement et de poésie, Raja le plus grand magicien du monde est donc une invitation au voyage passionnée et passionnante. L'album pourra faire office d'entrée fantaisiste dans la culture Indienne pour les jeunes lecteurs, par le biais d'une histoire porteuse et symbolique. Il est aussi l'occasion de célébrer l'importance des racines et des ailes que nous offrent nos héritages : grandir en se rappelant les valeurs des ancêtres, mais aussi en découvrant de nouveaux chemins, de nouveaux obstacles, comme Raja.

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