6.5/10La Part de l'autre

/ Critique - écrit par Kassad, le 26/11/2003
Notre verdict : 6.5/10 - Le côté obscur de la force (Ecrivez votre critique)

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Les uchronies les plus courtes ne sont pas toujours les meilleurs : « Le nez de Cléopâtre, s'il eut été plus court... ». En tous cas ce n'est décidément pas un genre littéraire en perte de vitesse. Imaginer ce qu'aurait put être le passé si... est un exercice de style qui semble-t-il excite et passionne lecteurs et écrivains. Je dois avouer que j'ai souvent été déçu : trop fréquemment l'Histoire sert de béquille à une imagination défaillante et les romans uchroniques ne dépassent en qualité les poussives rédactions scolaires que part le professionnalisme (au sens le plus étroit, étriqué dirais-je même du terme) des auteurs. Tel n'est pas le cas de La part de l'autre. D'abord l'auteur, Eric-Emmanuel Schmitt (EES pour les intimes) est agrégé de philosophie et auteur d'une thèse sur Diderot... C'est donc à une véritable expérience intellectuelle sur le Mal que se livre EES dont le point de départ est : que se serait-il passé si Hitler avait réussi son concours d'entrée à l'école des beaux-arts de Vienne ? Que serait-il devenu ?

Sur un tel sujet on aurait put craindre un "simple" roman de politique-fiction tournant autour de la seconde guerre mondiale. En fait, EES brosse en simultané deux portraits psychologiques et s'approche finalement assez peu d'un traitement historique traditionnel. Il développe en parallèle (dans le temps) une observation de la vie des deux Hitler : l'un est le dictateur sanguinaire que nous connaissons et l'autre est un Hitler guérit par la psychanalyse (par Freud Himself s'il vous plait) qui devient fer de lance du mouvement surréaliste... Le roman décrit l'évolution intime des deux personnages : leurs envies, leurs doutes, les buts poursuivies. Bref tous les aléas d'une vie ordinaire mis à part qu'il s'agit d'Hitler.

La thèse de ce roman, Hitler était un homme comme vous et moi, est dérangeante à plus d'un titre. D'abord, qu'on le veuille ou non, toucher à cette période n'est jamais innocent et toujours hasardeux. Peux-t-on rire de tout, peux-t-on faire de la fiction avec tout ? Eternelles questions dont les multiples discussions autour de La vie est belle de Benigni donnent une image assez représentative du genre de polémiques qu'elles peuvent développer. Ensuite par ce qu'en vous faisant rentrer directement dans l'intimité d'un monstre comme Hitler vous vous rendez compte que ce n'est pas un démon issu de l'enfer, ce serait trop simple. C'est bien un homme. Ca paraît évident mais subitement vous vous rendez compte que la potentialité de ce Mal absolu est aussi en vous.

Je pense qu'il ne doit pas y avoir de tabous en ce qui concerne la pensée. On doit pouvoir rester libre de penser sur n'importe quel sujet, il suffit de ne pas penser n'importe quoi, n'importe comment. Et pour moi ce roman participe de ce "devoir de mémoire" envers les victimes du génocide de la seconde guerre mondiale. D'autant plus que si les thèses d'EES ne sont pas historiquement prouvées, ses choix en tant que romancier ne reposent sur aucune contre-vérité historique. Par exemple les deux Hitler sont décrits comme étant complètement imperméables à l'antisémitisme avant la fin de la première guerre mondiale. En fait on ne le sait pas, mais il n'y a pas de preuves du contraire non plus. De même la nature psychiatrique des agissements d'Hitler : un père violent et une psychose vis-à-vis de la sexualité(à noter un très bon passage sur la sublimation de l'acte sexuel par les meeting politiques) sont justes possibles, peut-être probables, mais ni avérés ni réfutés.

De fait, EES marche en permanence au bord du précipice sans jamais y tomber. Ce roman semble plus une catharsis à usage personnel qu'à autre chose. Visiblement, EES a voulu exorciser quelques démons philosophiques qui le hantaient. Le roman s'en ressent un peu. Même s'il parvient à toucher en faisant méditer sur le Mal ce n'est pas par une approche philosophique à visée universaliste mais plutôt par une introspection dont je doute qu'elle soit transposable à tous les lecteurs. Mais à un niveau de lecture superficiel, La part de l'autre reste un roman véritablement original très au dessus de la majorité des uchronies qu'il m'a été donné de lire jusqu'ici.

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