Luis Sepulveda (Journal d'un tueur sentimental, Le monde au bout du monde) est un des plus grands auteurs chiliens contemporains. Très jeune, il se trouve dans le même ordre d'idées que Neruda. A défaut d'écrire de la poésie, c'est à travers ses idées politiques d'étudiant qu'il s'affirme. Le coup d'état de Pinochet est fatal aux intellectuels libertaires et à la ligue communiste. Défenseur vaillant du régime d'Allende, Sepulveda est un des premiers intellectuels à connaître l'emprisonnement. Quelques années plus tard, contraint à l'exil, l'auteur va tirer profit de sa liberté pour multiplier les expériences. Comme les voyages forment la jeunesse, Sepulveda n'hésite pas à honorer une promesse de son enfance : rejoindre la terre de ses ancêtres, l'Andalousie.
Dépourvu de toutes les ressources nécessaires à la réalisation de son engagement, le fabuleux destin de Luis Sepulveda s'organise à travers un vaste tour de l'Amérique du Sud. Multiplier les expériences, économiser et surtout observer le regard des autres sur cet « autochtone apatride ». De la plume de l'auteur, la dictature est pointé du doigt et son dilemme se fait chaque jour plus grand : prendre les armes en rentrant dans son pays ou dénoncer le régime. Quoiqu'il arrive, Sepulveda agira en homme engagé pour lutter !
Voyage vers nulle part
A la croisée de rencontres incroyables, Sepulveda accumule les expériences et les souvenirs. Bons ou mauvais, les hasards de la vie l'amènent à prendre des décisions improbables. C'est à travers un récit autobiographique que l'auteur va passer sa vie en revue. A commencer par sa jeunesse... Enfant, le jeune Luis promet à son grand père de retourner sur la terre de leurs ancêtres : Martos en Andalousie. En grandissant, le narrateur va prendre conscience des enjeux politiques de l'époque au sein de son pays, il choisit la voie qui gagne du terrain, le communisme. Son engagement le pousse même jusqu'à devenir un des leaders du mouvement étudiant. Communistes et intellectuels, les cibles favorites de la répression militaire. L'emprisonnement est de rigueur, la torture aussi. Sepuvelda est pris, c'est le début de son voyage vers nulle part...
A l'intérieur de Le Neveu d'Amérique, deux romans se côtoient. Le premier s'attache à décrire le voyage personnel du narrateur vers sa destinée, le second est plus concentré sur des anecdotes qui se rapportent au titre original de l'oeuvre, Patagonia Express. Sur son propre sort, Sepulveda nous invite à le suivre dans un voyage initiatique à la découverte de ses origines. De ses douces années de jeunesse jusqu'au moment où il arrivera à Martos, les événements inattendus se succéderont. Au passage de lieux totalement incongrus (prison, tacot roulant en altitude, maison de style colonial), le narrateur nous fait part de ses réflexions sur un continent en mutation, dans lequel les exilés se comptent par centaines. Un parmi les autres, Sepulveda observe avec beaucoup de lucidité le monde qui l'entoure, les personnes vivant dans les traditions d'une autre époque (les nobles Figueroa) et ceux en avance sur leur temps (les intellectuels de Machala).
Avec une farouche hantise envers les militaires qui l'ont emprisonné et une autre contre les ordres religieux de toute sorte, Sepulveda n'hésite pas à se dresser par tous les moyens mêmes les plus inattendus à l'oppression, notamment avec humour. Un humour qui se décline tout au long de l'oeuvre dans ses propos car l'exilé ne peut pas l'exprimer dans son comportement, le contexte l'obligeant à mesurer sa joie et ses déceptions, où qu'il aille. A travers toute l'Amérique du Sud, l'Histoire évoluera en voyant passer les hommes (le Che, Maradona, Gabriel Garcia Marquez...) tandis que son histoire personnelle restera figée à errer, attendant une seule occasion de pouvoir refouler son sol natal.
La seconde partie contribue à nous faire découvrir des moments de vie vécus comme des découvertes auxquels l'auteur n'aurait jamais pensé être convié une fois de retour au Chili. Les moments de pur bonheur (concours de mensonges), la rencontre de personnages authentiques (un nazi absout de ses pêchés) et des épopées fantastiques (voyage à bord d'un coucou). Sepulveda se met même totalement hors jeu parfois et laisse place à des événements étrangers à sa vie. Ses récits pleins de fraîcheur ont tous pour point commun la Patagonie et ses habitants aux moeurs étranges.
A la recherche de la « Terre promise »
A travers ce recueil, Sepulveda mène une réflexion par rapport à notre but dans la vie. Formidable dans l'évolution de ses chapitres, Le Neveu d'Amérique montre les efforts d'un homme qui multiplie les expériences, dans un voyage qui durera plus de vingt ans. Il se pose des questions existentielles dont celle qui prédomine reste « où vais-je ? ». Perdu dès son enfance, ce n'est qu'à travers le voyage qu'il pourra répondre à son interrogation. La thématique du voyage se répercute sur le langage employé, les descriptions de lieux par lequel passe l'auteur sont incroyables : les villes sont le purgatoire d'une époque de terreur, les transports en commun font penser à des enclos pour stocker le bétail.
L'exil apporte à Sepulveda des notes sur la solitude, la clandestinité, la recherche de soi, la poursuite d'un rêve, la nostalgie d'une terre condamnée pour cause de farouche dictature. Martos devient un point de mire, une arrivée ultime dans laquelle il trouvera le repos. Pourtant, son désir de poursuivre son épopée est plus fort que la souffrance de l'exil et il oublie rapidement ses problèmes pour profiter de la vie, avec un optimisme en contraste par rapport à l'environnement hostile.
A défaut de pouvoir résider de son pays, le narrateur se livre à des festins à l'étranger qui sont décrits comme de véritables moments gravés dans sa mémoire pour l'éternité. Sepulveda aborde tous ces instants comme une découverte permanente dans lequel la cruelle réalité n'a pas le droit de gâcher son plaisir. Il se raccroche à ce qu'il sent, goûte et entend à défaut de voir lorsque les événements sont trop douloureux. Au contraire, les moments de joie apparaissent avec une quantité d'adjectifs qualificatifs, comme si le temps s'était arrêté. Les deux plus grands moments restent sans doute : la permission de retourner au Chili et son arrivée à Martos. Avec Luis Sepulveda, ce n'est que du bonheur !
Le Neveu d'Amérique est une histoire vraie par petits bouts, des moments d'intensité qui se lisent d'une traite. Le narrateur s'est attaché à tout ce qui se rapporte à décrire l'instant présent, les dialogues sont percutants (un peu trop romancés parfois). Bourré d'humanité, les récits de Sepulveda arrivent à flanquer un profond mal-être ou une béatitude songeuse, à la croisée des routes d'Amérique du Sud.
« A bord d'autobus déglingués, de camions et de trains poussifs, j'arrivai à Asuncion, la ville de la tristesse transparente, éternellement balayée par le vent de désolation qui se traîne depuis le Chaco. Du Paraguay je revins en Argentine et, après avoir traversé la région inconnue de Humahuaca, j'arrivai à la Quiaca, avec l'idée de poursuivre jusqu'à La Paz. Ensuite, eh bien, je verrai. Il fallait laisser passer ces temps de peur, de la même manière que les bateaux se mettent à la cape en haute mer pour éviter les tempêtes côtières. [...]»
juro []

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