Toute sa vie, Ricardo Neftali Reyes Basoalto alias Pablo Neruda (J'avoue que j'ai vécu, Le chant général...) n'a cessé de croire en l'homme et la nature. Indissociable l'un de l'autre pour lui, ses deux thèmes sont mis en avant dans Odes Elémentaires, un recueil poétique dans lequel il s'évertue à nous faire profiter des simples plaisirs à la portée de nos mains. Ses écrits lui ont donné une réputation mondiale, son destin a fait de sa vie une tragédie mais plus de trente ans après sa mort, Neruda reste encore un mythe d'actualité. Petite fenêtre sur une oeuvre d'un grand homme qui a contribué à l'évolution de son pays par ses poèmes.
La voix du Chili
Les poèmes de Neruda sont irrévocablement liés à sa vie d'homme. L'époque particulière veut aussi que la vie de Neruda soit en rapport avec l'activité politique de son pays, le Chili. Du côté occidental des Andes, mais aussi un peu partout en Amérique du Sud, la pression étasunienne se fait ressentir durant la période allant des années 1960 à 1970. Les intellectuels sud-américains essayent de faire réagir leurs pays respectifs face à l'oppression grandissante du Géant du Nord. Se sentant pillés et maltraités par cette sorte de nouveau colonialisme, ils mettent en oeuvre des pamphlets littéraires exacerbant leurs nationalismes afin de revendiquer leurs souverainetés. Parmi eux, plusieurs obtiendront du succès mais un seul sera véritablement reconnu comme la figure de proue du mouvement, Pablo Neruda.
Homme de voyage, Neruda a pu apprécier le monde à sa juste valeur et en retirer une idéologie particulière. Ecrivain insatiable, il publie oeuvre sur oeuvre, sa renommée devient grandissante mais surtout populaire. Trop pour le gouvernement. Celui-ci voit en lui le développement d'un communisme dangereux pour la stabilité du régime, ce qui oblige le poète à fuir hors des frontières en 1945, sa tête étant mis à prix. Reconnu pour les qualités de ses écrits hors des frontières, il ne fera son retour public qu'en 1970, une fois le régime socialiste du président Allende établi. Entre temps, il aura eu le temps de faire partager ses pensées, notamment à travers Odes Elémentaires. Si cet ouvrage n'est pas son oeuvre la plus connue, il constitue un formidable point de vue sur une période d'exil cruel mais aussi rempli d'un espoir de retour.
Lettre ouverte au monde
Si on s'en tient à ce que propose l'Histoire de l'époque, le monde tient en deux blocs. Pourtant, une troisième voix veut se faire entendre. Dénoncer la situation des pays soumis aux yeux du monde pour sensibiliser l'opinion publique, européenne surtout, à sa cause et obtenir une liberté d'expression sont ses deux credo. Certains auteurs ont choisi le chemin de l'affrontement direct grâce aux romans, Neruda préfère choisir les paraboles poétiques pour embellir ses propos sans perdre le poids de son jugement.
Pour dénoncer ce qu'il considère comme l'horreur, le poète choisit de faire appel à la nature, aux éléments et aux sentiments humains. On pourrait croire que la critique de cette époque difficile aurait pu être acerbe mais Neruda est relativement optimiste et pense que les pays dominés parviendront à se libérer du joug de l'époque (ode aux Amériques, ode à la clarté), être souverain (ode au cuivre) et fier (ode au fil). Le poète se place du côté de son peuple sans cesser de montrer la césure qui le sépare du voisin américain, vantant sa beauté et ses particularités (ode aux oiseaux du Chili). Les paraboles sont aisément identifiables si bien que Neruda ne s'en cache même plus au fur et à mesure de l'ouvrage (ode au Guatemala). Pourtant, loin d'être anti-américain, c'est avec espoir qu'il voit l'avenir idéaliste d'une humanité une et indivisible avec une parabole de la tour de Babel (ode à l'édifice).
Attention ! Il ne faudrait pas croire que ces soixante huit poèmes soient tous éminemment politiques. Les poèmes « élémentaires » et « saisonniers » mettent en avant les différents aspects des personnalités humaines. Neruda n'hésite pas à les personnifier afin de leur donner un caractère plus vivant : le feu devient une crapule sauvage n'obéissant qu'à lui-même, tuant tout sur son passage montrant les plus bas aspects de l'âme humaine (ode au feu) ; l'air est libre, rebelle mais inspiré comme un courant de pensée proche du poète (ode à l'air) ; la terre devient une mère nourricière (ode à la terre) ; l'hiver est mort, se traîne comme un vieillard, attendant l'aube d'une ère nouvelle avec le printemps (ode à l'hiver et ode au printemps). Aux thèmes classiques de la poésie, l'auteur rajoute sa propre personnalité, se faisant l'ami du genre humain sous toutes ces coutures. De même, les poèmes « alimentaires » sont plus légers, moins porteurs de sens critique mais plutôt l'emblème des sentiments manquants : drôle (ode à l'artichaut), improbable (ode à une châtaigne tombée)...
Le poète chilien délivre aussi quelques hommages à des hommes qu'il a admirés (Angel Cruchaga, Cesar Vallejo), des villes qu'il aimerait revoir (Rio de Janeiro, Santiago, Valparaiso). La nostalgie le prend, le chagrin et la déception le gagnent (ode à l'inquiétude) mais l'espoir demeure malgré l'exil. Un jour, il parviendra au bonheur total (ode au jour heureux), résoudra ces problèmes, retournera sur la terre de ces ancêtres (ode à l'oiseau sofré), il sera enfin serein (ode à l'envie). Le rêve contemplatif deviendra une réalité embellie par la traversée des épreuves passées (ode à regarder les oiseaux), sans cesser de prôner la liberté d'expression dont certains veulent le priver (ode à la poésie).
« La vérité c'est qu'il n'y a pas de vérité »
Oubliant parfois ses préoccupations principales, Neruda s'immisce aussi en tant qu'observateur privilégié du XXe siècle. C'est aussi bien en se remémorant Hiroshima (ode à l'atome) qu'en établissant une histoire du communisme (ode à Leningrad) que ses propos tentent de rappeler des faits trop vite oubliés. Pourquoi manifester son désir de montrer ses pensées les plus secrètes ? Il se justifie dans l'ode au passé.
La dualité du style de Neruda est constatable. Ses textes sont frénétiques, tempétueux, rempli d'un sentiment de frustration évident lorsqu'il pense à son pays en mauvaise posture (ode aux oiseaux du Chili). Cette violence se répercute sur l'emploi de la ponctuation avec un texte haché. Au sein de celui-ci les mots tapent à l'oeil avec une force nerveuse évidente, dérangeante, subversive. D'un autre côté, le style devient souple, évasif, les phrases se remplissent de douceur lorsqu'il se sent amoureux ou reposé. Le poète utilise généralement un schéma assez semblable, il commence par des généralités avant de terminer par son propre exemple.
Pour finir, un petit extrait de la version française intitulé Ode à l'envie :
« Je suis venu
du Sud, de la Frontière.
La vie était pluvieuse.
Quand je suis arrivé à Santiago
il m'en a coûté
de changer d'habillement.
J'étais vêtu
de rigoureux hiver.
Des fleurs d'intempérie
me couvraient.
Je perdis mon sang à changer
de demeure.
Tout était bouché,
l'air lui-même avait
une odeur de gens tristes.
Dans les pensions
le papier tombait
des murs.
J'ai écrit, j'ai écrit seulement
pour ne pas mourir. [...]»
Odes Elémentaires est le recueil d'un homme blessé, prêt à tout pour rentrer chez lui sauf à se taire. Devenu une légende vivante après son prix Nobel de littérature de 1971, Neruda ne cessera d'intervenir dans la vie politique de son pays, aidant son ami Allende... Pour les chiliens, septembre 1973 fut particulièrement cruel en perdant coup sur coup leur démocratie lors d'un autre 11 septembre... et l'homme épris de liberté qui les incarnait aux yeux du monde. Douze jours après le coup d'état, Pablo Neruda décédait, emportant avec lui l'âme de son pays lors d'obsèques nationales...
juro []

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