8/10Monsieur 2D

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 14/10/2012
Notre verdict : 8/10 - Laissez parler les p'tits papiers (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 2 réactions

Dans notre langage courant du XXIème siècle, la 3D signifie en général chausser des lunettes peu seyantes pour, par exemple, se voir bombarder de bonbons multicolores. Mais il s'agit là de l'expérience de cinéma. En matière de livre de jeunesse en revanche, la 3D peut prendre la forme de pages vivantes dont les images découpées viennent donner un relief et une profondeur aux histoires qu'elles mettent en scène : c'est le cas d'albums pop up tels que Rue Lapuce. Mais ici l'aventure est tout autre, puisque l'auteur Bruno Heitz exploite un format qui est pourtant un lieu commun dans les livres : la 2D. Oui, mais pas n'importe laquelle, elle est ici incarnée par un petit personnage qui semble perturbé par sa condition et se sent tout « raplaplat ». C'est l'occasion pour nous d'aller parcourir un monde « à plat » exploitant une 3D de papier découpé... photographiée.

Monsieur 2D
Illustration de Bruno Heitz, issue
de  Monsieur 2D, Rouergue 2012
Monsieur 2D, petit bonhomme minimaliste et chapeauté, est découpé dans un morceau de feuille blanche. Seulement voilà, comme une simple silhouette immaculée, sans volume et sans relief, il se sent désorienté dans un univers de papier découpé qui, lui, exploite toutes les facettes de nos trois dimensions. Il aimerait donc que cela change et s'approprie les éléments de décor en 3D qui se présentent à lui. Sous couvert d'une aventure simple, linéaire et poétique,
l'album nous promène dans un monde subtil où l'on fait allusion aux expressions liées au vide/ au plein, au sens figuré, aux jeux de mots sur les plis/ le plat. Bruno Heitz exploite autant le support que le sens, en listant allègrement tous les usages que l'on peut tirer du papier : un accordéon, un escalier, la fameuse petite grenouille en ticket de métro ou encore une maquette de château-fort. Les univers se succèdent d'une page à l'autre comme autant de facettes d'un périple onirique dans lequel on aurait donné un grand coup de ciseaux. Faisant vivre le texte autant que l'illustration, l'auteur nous offre une chute en forme de pied de nez qui tire profit de la typographie du terme « 2D » et un jolie ouverture pour ce petit héros légèrement ronchon. On se confronte également à une petite réflexion sur les relations entre l'univers « à plat » et celui « en volume », et sur la réalité dans laquelle évolue Monsieur 2D et sa représentation racontée.

Monsieur 2D
Illustration de Bruno Heitz, issue
de Monsieur 2D, Rouergue 2012
Il est donc indéniable que la technique du papier découpé utilisée par Bruno Heitz est un support indispensable à cette histoire qui oppose l'espace plan et le volume. Avec peu de coups de ciseaux, quelques plis bien sentis, et un décor d'une extrême sobriété, l'auteur/ illustrateur donne à l'album une atmosphère mystérieuse et poétique pleine de charme. Tels les tableaux d'un théâtre d'ombres, les mises en scène entièrement en noir et blanc jouent sur les contrastes entre ombre et lumière, entre les réserves et les pleins, et rappellent parfois les ambiances des vieux films noirs avec le soupçon de légèreté et de second degré qui ramène l'objet à sa condition de livre pour enfants. Les compositions sont épurées et vibrent par leur consonance actuelle digne des scénographies contemporaines, notamment par leurs jeux de typographie alternant moderne et fantaisiste. Elles parviennent à exprimer l'essence-même des questionnements d'un Monsieur 2D lunaire et perplexe. Avec son « profil » tout blanc et sa tenue vestimentaire réduite au simple chapeau de feutre, il semble être un lointain cousin en papier du
Monsieur Hulot de Jacques Tati ou un compagnon «version pleine» de la Linéa. Le grain velouté de la photo tranche avec les lignes cassées des découpes et des plis et fait ressortir les silhouettes déployées des différents personnages. Les onomatopées, récurrentes, nous rapprochent d'un univers de BD où le bruit et le mouvement sont palpables sur ces images pourtant silencieuses et immobiles.

Monsieur 2D est donc un album en apparence minimaliste, mais rempli de poésie, de subtilité et de bonnes idées. Le personnage est lunaire et attachant, l'histoire saupoudrée de références et de clins d’œil liés au monde du papier. Cet univers de petit théâtre nous appelle et nous intime de saisir ciseaux et cutter, séance tenante, pour donner une suite aux aventures de Monsieur 2D. Et, pourquoi pas, de passer à l'étape suivante : la 3D et le pop up !

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