Douglas Kennedy est un auteur américain qui a traversé l'Atlantique à l'âge de 22 ans. Il n'est jamais revenu sur ses pas et vit actuellement entre Londres et Paris. Ses débuts ont été difficiles, ses première pièces de théâtre furent des échecs tant publics qu'au niveau de la critique. Son premier roman Cul-de-sac a été refusé de partout aux USA, il arrivera tout de même à le faire publier en Angleterre. Puis vient une renaissance inattendue avec L'homme qui voulait vivre sa vie qui est traduit en une vingtaine de langues et connaît un tirage supérieur au million d'exemplaires. Il est étonnant de constater à quel point ce roman n'est pas autobiographique, ce qui semblerait être le cas à première vue, mais bien annonciateur des évolutions de la vie de Kennedy. C'est avant cette reconnaissance du public et de la critique que ce livre a été écrit.
Car ce roman est celui d'une mort suivie d'une renaissance. Ben Bradford, un avocat de Wall Street qu'on pourrait de l'extérieur qualifier de brillant : c'est le type même du rêve américain incarné. Marié, père de deux enfants, riche, vivant dans une villa luxueusement décorée, le tout dans une banlieue chic, tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà cette vie ce n'est pas lui qui l'a choisie, c'est sous la pression de son père qu'il se retrouve dans cette situation. Lui se rêvait photographe quand il était étudiant, mais pour de multiples raisons il a fini par abandonner et lentement s'est fait grignoter par la vie des autres. Tout bascule quand il se rend compte que sa femme le trompe, qui plus est avec un photographe... Au cours d'une altercation il tue ce dernier. Il doit alors fuir et se réinventer une nouvelle vie.
La première partie de ce roman est réellement prenante. Kennedy y décrit avec un talent fou un homme piégé par sa propre vie. Il s'y trouve une impression cauchemardesque : rien ne va vraiment mal, mais rien ne se passe tranquillement. On a l'impression que les mouvements sont ralentis, difficiles, mais pas empêchés, par une sorte de force invisible, maligne, qui s'oppose constamment à vous. Le malaise vient de ce qu'on ne la comprend pas vraiment. Comment se retrouve-t-on dans un train de banlieue entouré de clones en costumes-cravates sombres (Bradford avait bien acheté un costume clair, mais à son étude, on lui a fait comprendre que ce n'était pas bienvenu) pour aller régler de sombres affaires d'héritages ? A quel moment a-t-il perdu le contact avec sa femme (leurs rapports sont strictements matériels) ? Est-ce qu'il y a eu une cassure, un moment précis ou tout cela s'est-il fait lentement par un éloignement progressif ? Parce que tant qu'on n'a pas compris le comment, il n'y a aucune chance de trouver la solution. Ce malaise de la vie de tous les jours est traité avec un tact et une finesse sans commune mesure avec ceux de Frictions. On s'identifie parfaitement à Bradford, Kennedy sait trouver les mots et situations justes, ceux qui touchent.
La seconde partie du roman, celle qui traite de la renaissance de Bradford, est à mon sens un peu moins forte. En effet la trame romanesque y est plus apparente et les situations sont plus tirées par les cheveux. Cela reste néanmoins d'un niveau très correct, mais clairement inférieur à la première partie. Ce qui dérange dans cette partie est que l'on y sent trop la présence de l'auteur : Kennedy veut prouver quelque chose. Une vie n'est jamais finie, ni définitivement ratée. La rédemption est possible, il n'est pas de faute impardonnable. C'est là où le lien avec sa vie privée se voit le plus clairement. Peut-être était-il dans une période de sa vie où il voulait croire cela. Que ce soit autobiographique n'est finalement pas très intéressant, le seul "problème" est que l'on prend de la distance vis-à-vis du roman dans cette partie car on sent qu'il s'agit d'une histoire pensée pour soutenir une thèse. C'est un peu dommage, mais ne boudons pas notre plaisir L'homme qui voulait vivre sa vie est un excellent roman qui sort de l'ordinaire.
Kassad []

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