7/10Frankenstein, ou le Prométhée moderne

/ Critique - écrit par Lestat, le 19/06/2003
Notre verdict : 7/10 - He's alive, aliiiiiive ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 13 réactions

1816. Mary Shelley a tout juste 19 ans lorsque, trompant l'ennui d'une journée pluvieuse, elle accepte le défi de son ami Lord Byron et entame la rédaction d'une histoire d'horreur. Byron accoucha d'une histoire de vampirisme, sobrement intitulé Le Vampire. Terminé par son secrétaire, « le Vampire », en dépit de ses piètres qualités littéraires, posera les bases modernes du mythe des saigneurs de la nuit. Mary Shelley, elle, s'intéressa au pouvoir de la science. Prise au jeu, elle terminera son histoire et laissera s'échapper en 1818 ce qui restera avec Dracula l'une des figures emblématiques du genre : la créature de Frankenstein...

Trop vite catalogué comme fleuron de la littérature gothique, Frankenstein est une oeuvre sombre et déroutante, aux allures de drame fantastique. Tout commence par une nuit glacée aux abords du pôle où un navire découvre un homme dérivant. Mourant, au bord de la folie, il racontera la terrible épreuve durant laquelle, violant les sépultures et les lois de la science, il défia Dieu...
Car Frankenstein est avant tout l'histoire d'un homme, Victor Frankenstein, dont les fascinations médicinales causeront la perte. Obnubilé par ses recherches, il créera un laboratoire et entamera de macabres expériences, jusqu'à fatalement arriver à un projet viable : une créature humaine reconstituée à son image, à partir de cadavres pris au cimetière voisin. Mais c'est un monstre difforme qui émerge de cette expérience. Horrifié, Frankenstein abandonne le fruit de ses recherches. En proie au monde qui l'entoure, qu'il ne comprend pas et qui ne le comprend pas, la créature fera tout pour se venger de son « père », allant en désespoir de cause jusqu'à tuer ses proches. Les deux protagonistes se livreront une traque impitoyable, dans le but ultime de se venger mutuellement...

« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » clamait Rabelais quelques siècles plus tôt. Alors que l'Europe sort d'un siècle des Lumières prônant la science et la fin des croyances surnaturelles, Mary Shelley rappelle que l'avertissement rabelaisien ne doit pas être pris à la légère. Frankenstein ou le Prométhée moderne est un livre audacieux, cela aussi bien par son propos que par son style littéraire. Bien ancré dans son époque, Frankenstein bouleverse en effet le petit monde de la littérature fantastique anglaise. Là où tout n'était que créatures surnaturelles, Mary Shelley propose un monstre bien réel créé selon les principes de la science. Animée de bonnes intentions, la créature de Frankenstein ne deviendra mauvaise que par obligation, dans la quête désespérée d'un bonheur dont elle est privée. Critique des dérives de la science et de l'humanité, Frankenstein est également un pamphlet contre l'ordre social, où l'exclusion menace quiconque veut s'éloigner des normes. Mary Shelley, féministe autoproclamée, athée, à la jeunesse marquée de scandale et de reniement, s'exprime t'elle par la bouche de son monstre ? Certains détails de l'oeuvre le laissent penser, lors d'acerbes réflexions de la créature sur l'humanité et le monde qui l'entoure. L'Homme, placé au centre de tout par les philosophes des Lumières, devient un être orgueilleux, vicieux, incapable d'assumer ses responsabilités.
Paradoxalement, on retrouve dans le roman de Mary Shelley certaines des références qu'elle n'hésite pas à critiquer implicitement. Quelques traits de plume avec Rousseau, thèmes chers au romantisme et aux Lumières, clins d'oeil religieux et mythologiques ponctuent ainsi le roman. Et c'est hélas ce qui m'empêche de mettre plus que 7 à ce roman : du fait de son style littéraire, Frankenstein accuse le coup du siècle et demi qui nous sépare. Description de nature bucolique, étalage de sentiments, phrases parfois pompeuses, le roman perd beaucoup de sa force. On préférera ainsi une nouvelle plus récente de HP Lovecraft, Dr West, réanimateur, au sujet quasi-similaire, qui elle, n'a pas pris une ride.
Je parlais de Lovecraft tout à l'heure. Tout comme le Vampire de Polidori / Byron, Frankenstein eut en effet une influence non négligeable sur la littérature fantastique et d'horreur, certains y voyant même le roman fondateur de la science fiction. De même, comme tout les grands mythes avant ou après lui, Frankenstein passa au grand écran avec son lot de chef d'oeuvres, de nanars et de parodies. Le destin voulut que l'on s'intéresse davantage à la créature en elle-même qu'à son créateur. Qui, au nom de Frankenstein, n'a pas en tête le Boris Karloff couturé des films de la Universal ?
Certaines oeuvres cependant rendent à César ce qui lui appartient, en faisant du savant le personnage central. Citons par exemple l'intéressant Mary Shelley's Frankenstein, de Keneth Brannagh, assez fidèle au roman ou encore l'hallucinant Chair pour Frankenstein de Paul Morrissey (et Andy Warhol), film complètement décalé, gore à outrance, riche en scènes trashs et effets de mauvais goûts.

Si Frankenstein a perdu de sa force, le message est encore d'actualité : greffes, clonage, membres artificiels... la science avance toujours et il n'y a que la fausse morale qui oblige les laboratoires à arrêter le clonage humain au stade cellulaire. Si Victor Frankenstein repose sous les eaux froides du pôle, son esprit ambitieux est toujours là...

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