Brillant et réputé docteur, monsieur Jekyll tente d'approfondir des expériences sur l'âme humaine. De là, il va créer un sérum qu'il boira lui-même. Plus tard, des meurtres barbares affolent tout Londres.
Qui ne connaît pas cette histoire ?
Stevenson, auteur notamment connu pour être le maître des histoires d'aventure avec L'Île au Trésor, nous concocte ce petit roman de 171 pages, que les anglo-saxons nomment plus communément "Novella". Petit par la taille, grand par la force. Nous sommes en 1886, époque victorienne où surnage un climat puritain, "so british" ?
1886, bien avant que ne retentisse à travers toute l'Europe la psychanalyse de Freud dans la première moitié du vingtième siècle, voilà que surgit cette oeuvre du double de la personnalité. Mais Docteur Jekyll ne se résume pas à une simple histoire de schizophrénie, c'est un roman toujours aussi terrifiant.
En s'imbibant de sa société, l'auteur écossais peint toute une ambiance austère, froide. Les rues de Londres nous apparaissent peu fréquentables ; quant à l'hypocrisie, la médecine se voulant rationaliste, le jeu des apparences et de la réputation surtout, sans oublier cette société purement ethnocentrique, voilà autant de cibles que voulait viser l'écrivain.
De plus, Stevenson n'oublie pas le genre dans lequel il excelle ici, pour développer tout l'attirail du fantastique : nuits de pleine lune, hiver, décor londonien avec de simples détails exquis et si minutieusement préparés, car ils ne sont pas là par hasard. C'est l'exemple d'éléments comme les réverbères, la brume, les rues désertes... pour finalement se poser sur cette aura matérialisée par un être qui inspire aussitôt le dégoût : Monsieur Hyde !
Oui, nous comprenons une fois le livre terminé, pourquoi les De Palma, les Robert Bloch, n'ont presque rien inventé.
Hyde caractérise l'esprit malin du diable, celui peu descriptible ; d'ailleurs, Stevenson, et on le sent, garde une certaine mesure dans la description de ce personnage. C'est la raison pour laquelle Hyde déploie surtout un halo de sentiment chez le lecteur. Hyde = Horreur.
De l'horreur, il y en a lorsqu'une petite fille se fait piétiner ou quand un vieillard se fait battre à mort à coups de canne.
Comment Stevenson a-t-il pu avoir telle inspiration pour nous écrire cette histoire absolument effroyable ? Le monsieur l'a écrite en trois jours et il avouera juste après en être ressorti avec des sueurs froides.
Histoire fantastique certes, mais si nous regardons plus près encore le texte, que penser de ce fameux docteur qui croit en une science transcendantale ?
Rappelons que le docteur Jekyll vit reclus uniquement pour trouver la preuve que l'âme humaine possède deux tendances qui s'opposent : le bien et le mal. Cette preuve, le sérum ainsi créé, s'avérera par la suite bien tangible. Est-ce une métamorphose artificielle ou naturelle ? Des doutes persistent au final, et supposer que Jekyll ne s'est jamais transformé en Hyde n'a rien de ridicule. Au contraire, le choix du doute laissé par Stevenson est judicieux. Son style, subtil, calculé, est peut-être symbolisé par le fait qu'aucun paragraphe n'est numéroté, parce que l'histoire en elle-même se lit plusieurs fois. Une histoire qui se lit dans les deux sens, une histoire dont les versions diffèrent, car ses lignes sont vraies, logiques et parfaitement orchestrées. Les genres se croisent et naviguent entre le policier (Utterson mène une délicate enquête) et l'historicité du récit social avec des personnages jamais caricaturaux. Il apparaît à l'intérieur de cette expérience, des indices cachés, la multiplication des points de vue qui alternent entre Enfield, d'autres amis du docteurs Jekyll et récit autobiographique développé grâce à l'épistolaire. En conséquence, la tension (et l'attention) augmentent lors d'une seconde lecture. Vous l'auriez compris, parce que ce livre est un classique incontesté du genre, il FAUT (re)lire ce roman riche et puissant. La force de cette histoire, c'est qu'elle demeure complexe avec le recul, dans la simplicité de la lecture qui en découle. L'amateur d'un Sade regrettera peut-être un point de vue anglo-saxon qui veut voir dans le désir l'animalité, mais Stevenson n'a jamais eu l'ambition d'écrire une oeuvre moraliste. Au contraire, il remue les évidences et l'angoisse reste encore bien intacte, même devant les yeux du lecteur contemporain. Classique, intemporel et jamais égalé.
Otis []

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