9/10Les Doigts pleins d'encre

/ Critique - écrit par Danorah, le 15/03/2008
Notre verdict : 9/10 - Fleurs de pavé (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 3 minute(s) - 4 réactions

Une fresque de l'enfance des années 40 ou 50, qui transpire la sincérité et qui émeut par sa capacité à traverser le temps sans perdre une miette de son impact.

L'école, pour une grande majorité d'entre nous, on connaît. Les maîtres et les maîtresses, les bons points, les copains, les jeux, la récré, la grande aiguille de l'horloge qui semble tourner au ralenti pendant les cours de géographie... Et l'école d'il y a soixante ans, c'était comment ? C'était un peu pareil, mais aussi très différent. Pareil, parce que les enfants seront toujours des enfants. Différent, parce que les méthodes pédagogiques, le niveau de vie et le contexte socio-économique ont bien évidemment évolué. Pour un petit voyage dans le temps plein de tendresse et de poésie, plongez-vous sans attendre dans Les Doigts pleins d'encre...


Côté photos, Robert Doisneau a capturé des visages concentrés, des frimousses espiègles, des galopins grimpant sur les réverbères, des bandes de copains courant dans les rues... Bref, un concentré d'enfance dont la particularité est d'être en noir et blanc, en culottes courtes et en sandales : si les expressions des visages sont intemporelles (quoique...), les vêtements, la décoration des salles de classe, les jeux eux-mêmes vous transportent plusieurs décennies en arrière. A une époque où blouses et tabliers étaient de mise, et où l'on trempait sa plume dans le trou de l'encrier, creusé à même la table. A une époque où les jeux vidéo n'existaient pas, et où jouer aux billes dans la cour de récré pendant l'hiver vous gelait cruellement les doigts (mais on n'y aurait renoncé pour rien au monde). On notera qu'une très grande majorité de ces enfants sont d'ailleurs des petits garçons, les petites filles n'apparaissant que sur quelques rares photos en extérieur, et jamais à l'école...


Côté texte, c'est Cavanna qui parle, et comme d'habitude, le bonhomme n'a pas son pareil pour raconter l'enfance. On se croirait dans Les Ritals, à la différence près que l'écriture crue et mordante des Ritals laisse ici place à une rude tendresse et à une certaine nostalgie. Le propos prend en outre une dimension plus universelle, puisqu'il n'y est pas question d'une enfance en particulier, mais de l'enfance de ces années-là. C'est une enfance pas vraiment idéalisée qui nous est dépeinte, une enfance qui s'accepte telle qu'on l'impose, pas toujours rose, souvent parsemée d'embûches, mais avec ses bonnes tranches de rigolade entre copains, et son insouciance acharnée, plus forte que tout. Sans jamais émettre de jugement, Cavanna s'efface derrière l'Enfant, qui nous livre tour à tour les secrets des tours les plus pendables dignes des pires galopins, et des perles de poésie et de bon sens glissées au détour d'un paragraphe, sans avoir l'air d'y toucher. Un exemple valant parfois mieux qu'un long discours, voyez plutôt : « Sur les murs, autour de la classe, il y a des affiches très jolies, c'est des réclames des chemins de fer où on voit des paysages de notre belle France. Quand tu cherches la solution du problème, ou bien s'il faut un "s" au participe passé, tu lèves le nez pour bien réfléchir et alors tes yeux tombent sur une de ces affiches, celle qui est la plus près de toi, et voilà que tu oublies le problème de robinets et le participe vicieux, voilà que tu es dans ce beau paysage, avec les vaches et les moutons, ou dans ce terrible château du temps des rois, tu galopes tagada-tagada, et soudain le maître dit "je ramasse les copies !", tu retombes de là-haut, tu écris à toute vibure n'importe quoi, ils ne devraient pas mettre des belles choses au mur qui font rêver, moi je trouve. Mais le maître dit que ça développe notre sensibilité et notre amour de la patrie. »

Les Doigts pleins d'encre n'est rien d'autre qu'une fresque de l'enfance des années 40 ou 50, une fresque qui transpire la sincérité et qui émeut par sa capacité à traverser le temps sans perdre une miette de son impact. Le livre a encore été réédité récemment, signe que près de deux décennies après sa publication, son succès ne se dément pas. Quand on songe à l'extraordinaire puissance de ces clichés de Doisneau et à la poésie bourrue et attachante qui traverse le texte de Cavanna, on ne peut guère s'en étonner. Un livre à conseiller, comme le dit si bien ce dernier, « à tous ceux qui furent des gosses au moins une fois »...

A découvrir
Neuromancien
Neuromancien
Je suis une légende
Je suis une légende
Roue du temps (La)
Roue du temps (La)