Il y a parfois du bon à fouiner dans les étagères empoussiérées d'une bibliothèque familiale : il arrive que l'on y déniche de véritables petits trésors. C'est de cette manière, donc, que je me suis retrouvée nez à nez avec Les Ritals, qui semblait attendre sagement son heure entre Enfance de Natalie Sarraute et Secret de famille d'Irène Frain. Forcément, un titre comme Les Ritals, ça dénote. Et ça donne envie d'en savoir plus. Je sors le livre de son étagère, je parcours avec curiosité la quatrième de couverture, rédigée par Cavanna lui-même :
C'est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l'inverse. C'est comme ça, la mémoire, ça va ça vient. Ca rend pas la chose compliquée à lire, pas du tout, mais j'ai pensé qu'il valait mieux vous dire avant.
C'est rien que du vrai. Je veux dire, il n'y a rien d'inventé. Ce gosse, c'est moi quand j'étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin, je crois. Disons que c'est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu'il est aujourd'hui, et qui ressent tellement fort l'instant qu'il revit qu'il ne peut pas imaginer l'avoir vécu autrement.
Quelle meilleure façon de présenter Les Ritals ? Tout est dit. Dans Les Ritals, Cavanna raconte son enfance. Une enfance qui se situe dans les années 1930 (ou un peu avant, ou un peu après, faites le calcul vous-mêmes, Cavanna est né en 1923), à Nogent sur Marne, dans la banlieue de Paris. Une enfance de fils d'immigré italien, de petit Rital. Cavanna n'est pas un adepte du récit linéaire, construit et chronologique. Comme il le confesse lui-même à la fin de son livre, « C'est marrant, l'écriture, ça va où ça veut. [...] C'est comme ça. Ta mémoire, tu crois la connaître, tu dis bon toutou, ça, fidèle et loyal serviteur... Tiens, fume ! Ta mémoire, c'est une bête étrangère et têtue que tu nourris dans ta tête, dans un coin, prête à servir, que tu crois ! Une vraie bourrique, oui. Qui n'en fait qu'à sa tête à elle. » Alors la mémoire de Cavanna, elle l'emmène où elle veut. Au cinéma de quartier de Nogent, par exemple. Ou aux quatre coins de la rue Sainte-Anne (comment ça une rue n'a pas quatre coins ?), celle où il a vécu et grandi. Parfois même, la mémoire de Cavanna le ballote sans ménagements entre sa petite enfance et son adolescence. Capricieuse, cette bête-là. Mais pas totalement privée de bon sens. Les anecdotes se succèdent, tour à tour amusantes, graves ou simplement descriptives. En tout cas, toujours émouvantes. On découvre un François Cavanna galopin, chenapan, fou de lecture, bagarreur, un peu teigneux, mais parfois aussi, rêveur et terriblement fleur bleue. C'est ce qui fait tout son charme.
Ce que Cavanna préfère raconter, c'est son père. Le rire de son père, les histoires de son père, les manies de son père... Un père pas vraiment comme les autres Ritals d'ailleurs. Sauf pour l'accent, admirablement retranscrit par Cavanna, même si cela rend parfois la lecture un peu malcommode. Un exemple parmi tant d'autres (garanti sans faute de frappe !) : « Dans la rue Sainte-Anne, il commence à y avoir des TSF. [...] Naturellement, les premiers à l'avoir c'étaient tous des Français. Les Ritals méprisent ces futilités. L'arzent, si on peut en mettre oun ti po' à gauce, il sara pour s'asséter oun ti bout de terrain vague, du côté de Noisy-le-Grand, par là, où que c'est encore pas trop cer pourquoi le toubus il y va pas, et attention qu'après il en faut encore pour s'asséter la brique pour fare le pavillon, qué la brique, a' raugmente touzours, la brique, ma qué l'arzent, lui, a' discende. » Pittoresque, n'est-ce pas ? Oui, mais ne nous arrêtons pas là. A travers les yeux d'un enfant (mais un enfant devenu adulte, ne l'oublions pas), c'est tout un monde qui est décrit : celui des immigrés italiens pauvres, maçons pour la plupart, et dont les habitudes diffèrent parfois tellement de celles des Français... Il ne s'agit pas d'une analyse profonde du phénomène de l'immigration italienne au début du XXe siècle, ni d'un quelconque jugement. Les Ritals est un témoignage simple et touchant d'un homme qui a grandi immergé dans la double culture franco-italienne, et qui semble avoir à coeur de raconter tous ces petits détails quotidiens et banals qui ont ponctué son enfance - ce qui ne signifie en aucun cas que des sujets plus graves, comme le chômage ou la situation politique italienne de l'époque, sont écartés. Ils sont simplement abordés en filigrane tout au long du livre, comme éléments perturbateurs de la petite vie de François et de sa famille.
Le récit aurait pu s'avérer mou, ennuyeux et plat au possible. Et pourtant, il n'en est rien. Le style singulier de Cavanna, vivant, imagé, parfois familier, presque cru, immerge le lecteur et l'identifie de manière particulièrement efficace au narrateur. Cavanna maîtrise à tel point la langue française qu'il se joue de ses particularités, et mêle avec délices langage châtié et tournures elliptiques ou orales, pour un résultat plein de singularité et de surprises. Un véritable bonheur. La sensibilité de l'auteur étonne, ravit, et son franc-parler ajoute une petite touche de piment plus que bienvenue.
Pourquoi lire Les Ritals ? Pour découvrir le petit monde des immigrés italiens dans la France des années trente, vu à travers les yeux d'un enfant. Pour se délecter avec un plaisir toujours renouvelé des frasques linguistiques d'un auteur hors pair. Et pour des tas d'autres raisons que vous découvrirez peut-être au fil de votre lecture, si par chance je suis parvenue à vous donner envie de jeter un oeil à ce bouquin décidément atypique.
Danorah []

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