9/10Comptines de miel et de pistache

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 31/10/2009
Notre verdict : 9/10 - Je me déguise en loukoum géant (Ecrivez votre critique)

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Un mélange de saveurs riches, colorées, et contre toute attente, universelles, nous transporte dans des contrées que les enfants auront un plaisir infini à visiter.

Miel et Pistache. Peut-être en avez-vous déjà l'eau à la bouche ? Apaisante et relevée, voilà une alliance qui évoque à elle seule un poème pour les papilles, qui fait naître des pensées exploratrices, au-delà des ingrédients de notre simple routine. Déjà porteuse d'une série de livres-disques bien fournie, la très riche collection « Comptines du monde » instaurée par les éditions Didier Jeunesse nous offre donc un dernier-né rempli de couleurs et de saveurs : Comptines de miel et de pistache. Par un titre qui fait appel aussi bien à la douceur gustative qu'à ce côté clairement dépaysant, le ton est donné, accompagné de représentations épicées... mais hélas méconnues des néophytes. Contrairement au répertoire présenté dans Comptines et berceuses de Bretagne, précédent opus de la collection qui nous transportait sur des terres géographiquement plus accessibles, l'album qui nous concerne traverse de longues distances, et introduit aux jeunes lecteurs/ auditeurs des civilisations, territoires et langues aux consonances nouvelles... et pétillantes.

Illustration de Delphine Jacquot
Illustration de Delphine Jacquot
issue de Comptines de miel et de pistache
éditions Didier Jeunesse, 2009
Regroupant un riche panel de comptines à la fois arméniennes, grecques, kurdes et turques, ce recueil choisit de faire voyager son public au cœur de l'Anatolie (ou Asie Mineure) et de la Grèce. Marquée par l'Histoire, l'étendue de ce territoire est vaste ; ses cultures, ses ressources sont profondes et variées. Il semblait à première vue délicat de parvenir à mêler des langues et des communautés pourtant sensiblement différentes. Mais comme nous le souffle dans l'introduction Nathalie Soussana, à l'origine du collectage de ces chansons, « l'art, la musique, la poésie et la cuisine rassemblent les peuples bien plus sûrement que l'Histoire qui parfois les déchire ». C'est dans cet esprit que se construit cet ouvrage, qui en l'espace de 28 morceaux significatifs sans être exhaustifs, recoupe quatre langues aux sonorités distinctes, croise des musiques authentiques et des instruments emblématiques, et surtout nous fait partager des thématiques non seulement communes à ces quatre cultures, mais également très semblables aux nôtres.

Comme nous l'avons souligné plus haut, les différentes comptines sont chantées dans l'une des quatre langues parlées en Anatolie et en Grèce : en arménien, grec, kurde ou turc, et parfois plusieurs langues se croisent au sein de la même chanson. Quels motifs, de manière universelle, servent donc de trames aux comptines de nos minots, et sont ici le support d'une musique à la fois douce ou dansante, mais surtout inattendue  ? Tout d'abord l'éternelle berceuse, ou un chant calme et lancinant qui accompagne le sommeil de l'enfant, mais qui l'enjoint également à grandir sereinement (« Lorî» ; »Ninni » ; « Ipne pou pèrnis ta mora »...). La célébration de la nature et de ses splendeurs, l'invitation au voyage, la prière dédiée aux éléments, occupent également une grande place dans notre album, faisant l'éloge de la montagne (« Ilgaz » ), d'un clair de lune (« Loussin élav ») ou une incantation à la mer («Thalassaki »). L'amour, moteur de la plupart des ritournelles traditionnelles, trouve son écho dans les complaintes classiques d'un homme pour sa belle (« Kélé kélé ») ou d'un amoureux ironiquement éconduit (« Milo mou kokkinou »). Tandis que les jeux de doigts ou chansons à compter que nous apprenons nous aussi à l'école rencontrent leurs équivalents dans des morceaux tels que « Hani bana hani bana ? » ou « Aghvésse ». Répondant au titre gourmand de l'album, la gastronomie traditionnelle est à l'honneur dans « Derê Malê », célébrant le toraq (plat kurde), ou dans « Dadigues » évoquant le lavach (pain arménien).

Illustration de Delphine Jacquot
Illustration de Delphine Jacquot
issue de Comptines de miel et de pistache
éditions Didier Jeunesse, 2009
Nathalie Soussana, chef d'expédition de notre croisière, a pris soin de diversifier son répertoire, en choisissant des comptines aux rythmes tantôt lents et apaisants, tantôt dansants et ondulants. Jean-Christophe Hoarau, qui avait déjà travaillé sur Comptines et berceuses de Bretagne, a supervisé les différents musiciens et interprètes en leur laissant une belle liberté de ton, afin de conserver les spécificités et la sincérité des mélodies originales. Authentique dépaysement, l'ouvrage marie une multitude d'accents et de sonorités très éloignées des résonnances françaises, et introduit en outre des instruments typiques et méconnus, comme le Bouzouki, luth grec traditionnel, ou encore le Duduk, sorte de hautbois arménien. Pour approfondir la connaissance de ces cultures si riches et particulières, comme dans tous les livres de la collection "Comptines du monde", chaque titre est détaillé en fin d'album, de son origine à son contexte, en passant par la manière dont il est interprété avec les enfants (ronde, jeux de doigt..).

Accompagnant l'écoute musicale, c'est Delphine Jacquot qui a œuvré sur la mise en image de tous ces univers. Le choix d'une telle illustratrice n'a sans doute jamais autant pris sens pour un titre tel que Comptines de miel et de pistache. Proche à la fois de la finesse et de la minutie des tapisseries ou fresques orientales, elle dépeint dans ses illustrations des paysages et des scènes de genre traditionnelles avec une précision quasi documentaire. Mais loin de l'aspect peut-être trop « sage » de ce parti pris, l'utilisation de techniques mixtes donne à l'ensemble de son travail un aspect presque poétique et contemplatif, parce que bien souvent insoupçonné : en plissant les yeux, le lecteur-voyageur décèlera une multitude de petits détails sous forme de collage de tissus, de papiers rares, au milieu d'un dessin à la plume et de lavis peaufinés à la pointe du pinceau. Le soin apporté à chacun de ses tableaux  invite au voyage et au rêve. Et au-delà du sérieux qu'inspire cette rigueur graphique qui évoque parfois l'élégance de la cartographie ancienne, le décalage, la fantaisie et l'humour sont aussi bien présents. Le plaisir visuel se fait aussi enivrant que l'expédition musicale, porté par les chaleureuses couleurs brunes et naturelles qui dominent les images.

Vous l'aurez compris, c'est encore une magnifique découverte qui s'offre à nous dans ces vivantes Comptines de miel et de pistache. Un mélange de saveurs riches, colorées, et contre toute attente, universelles, nous transporte dans des contrées que les enfants auront un plaisir infini à visiter. La réussite de ce projet est d'ailleurs presque une habitude pour la collection « Comptines du monde », (dont les précédents opus avaient déjà montré leurs précieuses qualités), dont nous attendons désormais avec impatience le prochain avion, bateau ou train en partance...

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