8.5/10Coldheart Canyon

/ Critique - écrit par Lestat, le 13/03/2005
Notre verdict : 8.5/10 - Hollywood ending (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - 4 réactions

"Bon sang, j'en ai bavé pour la coucher sur le papier !"

Les préfaces ne sont que trop rarement lues. C'est pourtant le seul contact réel entre un auteur et son lecteur, celui où il se livre, se confie, s'explique. Le plus frileux se contentera de vagues remerciements. Le plus expansif s'étalera à raconter son quotidien et à la mettre en parallèle de son histoire. Les préfaces de Stephen King sont à lire, celle de Danse Macabre étant par exemple à elle toute seule un véritable petit essai sur la peur et les films d'horreur. Clive Barker, en plus d'être un des génies de son art, est également un écrivain généreux et quand il prend la plume pour une préface, il s'y confie sans tabou. C'est pourquoi il ne cache pas que ce livre, qu'il désigne ici sous sa deuxième version, pour en accoucher, il en a bavé. Une genèse marquée par deux décès et la réécriture d'un projet qui page après page devenait plus ambitieux. Coldehart Canyon a fini par arriver, sous la forme de deux volumes construisant au final un beau pavé de 700 pages environ.

On dit que dans la calligraphie chinoise, le pratiquant se trouve dans un tel état de concentration que le résultat, bon ou mauvais, aura tout de l'éjaculation libératrice. Voici sans doute pourquoi ce livre conçu dans la douleur, tout en n'étant pas le meilleur Barker, fait paradoxalement partie de ceux où l'auteur se déchaîne le plus, réglant ses comptes, exploitant ses références, débridant toutes les caractéristiques qui font son écriture. C'est aussi celui qui renoue quelque peu avec les premières amours de l'écrivain, qui au fil de romans tels Imajica, le Royaume des Devins ou Abarat voyait évoluer sa vision du fantastique, propre mais basée sur des racines traditionnelles, soit l'incursion de l'étrange dans un univers réaliste, vers une approche relevant plus de la Fantasy. Une évolution que certains trouvèrent déconcertante mais, qui à bien y réfléchir, s'inscrit pleinement dans la logique d'une oeuvre basée sur les passages d'un monde à l'autre, qui peu à peu ne se firent plus à sens unique. Coldheart Canyon est d'une structure plus régressive, au point que, hormis les constantes de l'écrivain et un sens de la démesure hérité de ses précédents travaux qu'il n'a ici pas abandonnés, le roman pourrait être vu comme une variation fleuve et moderne de La Chute de la Maison Usher, d'Edgar Poe. Rien de surprenant encore, Barker n'a jamais caché sa passion pour Poe.

Roumanie, Années 20. Willem Zeffer, agent de la starlette Katya Lupi découvre dans une forteresse reconvertie en monastère une pièce entièrement ornée de carreaux en céramique. Ces carreaux forment une mosaïque, cette mosaïque un pays, des scènes, des hommes, des créatures...Ce pays est celui du Diable et cette pièce a un nom : la Chasse. En ces années-là, tout peut déjà s'acheter, Zeffer n'a pas grand mal à convaincre le Père Sandru de lui vendre ce trésor, afin qu'il le déplace pièce par pièce aux Etats-Unis, ultime cadeau pour sa cliente qu'il espère ainsi conquérir. Etats-Unis, de nos jours. Todd Pickett est une star internationale, qu'une série de Blockbusters a permis de devenir un des hommes les plus beaux et les plus célèbres du monde. Mais désormais, son heure est passée, chassée par la mode et les rides. La solution, il en aurait ri par le passé, mais cette fois, il l'accepte : un lifting, pour reparaître aussi net qu'à ses débuts. L'opération ne se passe pas comme prévu. Défiguré, il doit se cacher le temps de cicatriser. Sa retraite, à l'abri des paparazzis, des fans et des médias, ce sera une villa dans le Coldheart Canyon, si près et pourtant si loin d'Hollywood. Un lieu étrange, intemporel, où contre toute attente, il n'est pas seul. Une jolie jeune femme l'habite, elle se nomme Katya. Ils se lient. Bientôt, elle lui montre une pièce, au sous-sol...

En plaçant son histoire dans l'Hollywood moderne, Clive Barker peut à loisir croquer un monde qu'il ne connaît que trop bien. Si l'aboutissement de son film Hellraiser se sera étonnamment fait sans trop de problèmes, malgré quelques coupes d'une Angleterre très regardante sur ce qui envahit ses écrans, les aventures de ses deux longs-métrages suivants, Cabal et Le Maître des Illusions, se transformèrent rapidement en épopées. Ayant signé respectivement chez Fox et MGM, Barker ne pu comme précédemment imposer la vision de son propre univers. Cabal, film qui avait tout pour être monstrueux subira des coupes et un remontage massacrant le travail de l'artiste. Quant au Maître des Illusions, il se voit remonté par les producteurs avant d'être à nouveau remonté en douce par Barker lui-même, la version sortant en salles étant finalement amputée. Les dégâts sont ici moindres (le film est magnifique), mais l'expérience fut si désastreuse que Clive Barker jura qu'on ne l'y reprendrait plus. Et quand on sait que ce qui le poussa à réaliser lui même Hellraiser fut le traitement douteux accordé à deux de ses scénarios (qui devinrent Transmutations et Rawhead Rex, deux nanars infâmes), il n'est pas difficile de comprendre que l'Anglais en a gros sur le coeur. Tout britannique soit-il, il ne s'est jamais gêné pour dire ce qu'il pensait et c'est presque sans surprise que Coldheart Canyon apparaît comme une charge, voire une satire, contre l'industrie du cinéma. Sous la plume de Barker, Hollywood est dépeint comme un monde artificiel, superficiel, où se mêlent culte de l'apparence, drogue, sexe et picole. Un paradis du cinéma parfois sordide, dirigé par des incultes à la recherche du seul profit. Un monde où l'on peut exister et disparaître du jour au lendemain, au fil des contrats ou de la presse à scandale. Le personnage de Todd Pickett, ici une gloire au seuil de devenir un dinosaure et représentant physique d'une époque révolue, est une métaphore à peine voilée d'un cinéma d'action à l'ancienne, peut-être celui des années 80 et 90, porté par des histoires simplistes aux héros plus charismatiques que réellement talentueux. Une page qui se tourne, au profit de productions pas forcément plus intelligentes, mais plus en phase avec la norme du moment. Une thématique qui est renforcée par la mort, physique cette fois, d'un personnage clé pour Todd Pickett, un producteur excentrique spécialisé dans le cinéma à grand spectacle qui sur le papier n'est pas sans rappeler un certain Jerry Bruckheimer. Tout Coldheart Canyon tourne autour de cette mécanique de mort-resurection, cycle non-naturel allant dans un sens ou dans l'autre en fonction d'éléments futiles. La conclusion, du roman comme de la réflexion, est assez limpide : Hollywood s'est construit et est basé sur du vent. Un monde de décadence perpétuelle, en somme.

Et il n'y a pas meilleur théâtre que cette décadence pour une histoire de fantômes tourmentés, avides des plaisirs de la chair, enfantant de monstrueux hybrides avec les animaux du Coldheart Canyon, à la recherche de la drogue qui un temps permettra d'oublier leurs conditions. Car Coldheart Canyon tout acide soit-il n'en oublie pas d'être profondément ancré dans le genre fantastique, mené par un auteur aussi génial qu'ici endiablé. Chez Clive Barker, les piques n'ont pas lieu de se transformer en pamphlet et en marge de sa diatribe, il tisse une de ces histoires vénéneuses dont il a le secret. Une histoire où se mêlent êtres désincarnés, stars sur le retour et malédiction démoniaque, autant de ficelles tirées par deux femmes forcément fatales : la dangereusement belle Katya Lupi et la suave Lilith, l'épouse du Diable. Il fallait bien un jour que Clive Barker, complètement athée, s'intéresse au Prince des Ténèbres et à sa famille, et dès lors, Coldheart Canyon prend une dimension et un pouvoir de fascination qui renvoient aux vieilles légendes. Un parti pris qui a pourtant un inconvénient, parler du Diable obligeant par truchement à reconnaître un Dieu. Des considérations théologiques qui surprennent de la part d'un écrivain qui avait attribué une origine quasi-extraterrestre à Jésus -et donc au christianisme- dans Imajica, faisant de lui l'envoyé d'un autre monde parallèle au nôtre. Un des points les plus déconcertants de Coldheart Canyon, qui par ailleurs reste un Barker pur jus. Au fil des pages, c'est la fascination quasi-cronenbergienne de l'écrivain pour la chair et la souffrance que l'on retrouve, à une puissance supérieure. Comme souvent, Barker traduit cette fascination en créant un bestiaire qui lui est particulier, habitude que ses lecteurs lui connaissent bien. Un bestiaire d'hybrides, de "ratés", de créatures difformes ou informes mais pourtant non-dénuées d'une certaine beauté. Des monstres que l'on finit par prendre en pitié, finalement les seules véritables victimes de cet univers. Ici, ils sont issus d'unions contre nature entre des le monde animal et le monde paranormal. En donnant le pouvoir de procréation à des ectoplasmes, par définition des êtres sans consistance physique, Clive Barker fait un pas en avant dans ce qui est également un trait représentatif de son écriture : un érotisme étrange qui se complaît dans le sado-masochisme et la bisexualité. Plus que par sa violence, comme toujours pimentée d'un certain esthétisme rappelant parfois l'Art Sacré, c'est aussi par son caractère sexuel que Coldheart Canyon dévoile un Clive Barker qu'on ne soupçonnait pas, flirtant avec le porno plus qu'à son compte en décrivant nombre de jeux pervers et d'orgies immorales. Coldehart Canyon en fin de compte n'est pas sans rappeler une transposition littéraire des visions infernales de Jérôme Bosch, le Jardins des Délices en tête, où l'on retrouve cet enchevêtrement de chair, de sang et de noirceur. Clive Barker trouve là une sorte d'aboutissement, offrant comme une synthèse de son art et de ses obsessions, mêlant influences de la littérature, de la peinture, voire du cinéma. Aboutissement aussi de sa propre réflexion, mettant des personnages féminins au centre de l'histoire, choix qui n'est pas innocent dans une oeuvre où la femme passe toujours de faire valoir anodin à élément clé.

Si Imajica revient souvent dans ces lignes, c'est que ce roman et Coldheart Canyon sont en quelque sorte liés. Comme le fut Imajica, Coldheart Canyon est une sorte de tournant voire d'aboutissement pour Clive Barker. Comme Imajica, il souffre des mêmes inconvénients, car non-dépourvu de certaines lourdeurs, auxquels s'ajoute un final déconcertant, bien que magnifique. Toutefois contrairement à Imajica ou au Royaume des Devins, Clive Barker cantonne son histoire dans le monde terrestre, le privant d'un certain dépaysement qui hantait alors ses pages. Quoiqu'il en soit, Coldheart Canyon est un grand Barker qui prouve que l'artiste aura toujours une longueur d'avance sur ses pairs et on lui fait confiance pour revenir sans crier gare, un nouveau pavé sous le bras. L'auteur serait plus médiatisé que le genre fantastique en serait davantage chamboulé...

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