Un adulte fatigué. Un enfant impatient. Voilà une scène on ne peut plus classique à laquelle on assiste bien souvent dans toutes les maisons, ou même dans les lieux publics...(non sans manquer de perdre patience soi-même d'ailleurs) Pourquoi ne pas dépeindre par une petite histoire ce tableau, dans son aspect cocasse, à la limite du grotesque voire sur le fil du dramatique... mais toujours sur un ton léger ? Fabien Negrin a choisi de s'adresser aux enfants qui en ont assez de ne pas obtenir assez vite ce qu'ils veulent, en détournant ce bouillonnement et en œuvrant avec humour sur une alliance pertinente de l'image, du texte et d'une certaine manière... du son.
Par son titre parfaitement explicite, l'album On va au parc ! raconte tout simplement l'escalade d'exploits (qui a dit « bêtises » ?) que met en œuvre un petit garçon pour réveiller son papa, plongé dans les bras de Morphée, dans cette unique finalité annoncée. Aucune idée saugrenue ne sera épargnée, et d'une situation plutôt réaliste et quotidienne, on dérive progressivement vers une surenchère de situations irrationnelles, voire totalement surréalistes. Dans sa structure narrative, le livre évolue clairement au fil des pages, en commençant sur un échange et une composition calmes, classiques et épurés, pour enchaîner sur une « invasion textuelle, visuelle et sonore », aussi désordonnée que l'accumulation de bêtises entreprises par le chérubin... puis retomber tout doucement vers sa quiétude d'origine. Ainsi, faudra-t-il davantage que le bruit d'un tambour, qu'une armée d'infirmières ou qu'un éléphant qui aspire et asperge l'inondation du salon pour réveiller Papa ? Pas si sûr : en parallèle de cette démesure et de cet acharnement du jeune héros, s'oppose passivement un père profondément investi dans son « hibernation », jusqu'à ce que...

Illustration de Fabien Negrin
issue de On va au parc !
Le Rouergue, 2009
A travers ses situations incongrues, ses idées farfelues issues des raccourcis facilement empruntés par l'imaginaire enfantin, l'auteur traduit avec justesse la montée en puissance de ce sentiment d'impatience qui grignote progressivement (et rapidement !) la stoïcisme des petits face à l'apparente « mollesse » des adultes. Impatience qui ressemble assez vite, pour quiconque assiste à la scène, à un simple caprice. Mais par ces situations insensées, Fabien Negrin reflète notamment l'envergure des gestes et des idées qu'un enfant, inconscient de leur gravité, peut mettre en place pour attirer l'attention des grandes personnes. Attention d'ailleurs (l'auteur le mentionne au moment opportun) à bien accompagner la lecture en soulignant qu'il s'agit bien d'une petite fable symbolique et fictive, car certaines performances du protagoniste peuvent pour certaines s'avérer plus dangereuses qu'elles n'en ont l'air (inonder la maison et allumer simultanément les appareils ménagers !). Pour traduire le vacarme qui s'empare littéralement de l'album, il use notamment d'un panel assez étendu d'onomatopées qui non seulement envahissent le reste de la narration, mais viennent également se mêler dans un joyeux capharnaüm aux illustrations.
Côté graphisme, Fabien Negrin a donc opéré un véritable travail de composition entre le texte et l'image, qui par leur interaction retranscrivent vraiment cette sensation d'impatience et de bazar. Les typographies sont variées et épousent le sens des mots et les bruits évoqués par les onomatopées, certaines sont très modernes et d'apparence plus mécaniques, d'autres sont plus proches des cursives et donc plus humaines. Dans certains cas, on ne se sent d'ailleurs pas très loin d'une certaine forme de signalétique. Dans son traitement tout en sérigraphie (et donc avec de belles couleurs franches et opaques en aplats quasi-parfaits), l'iconographie appropriée par l'illustrateur rappelle à la fois les graphismes modernes, comme les affiches, les estampes ou livres d'art, et à la fois les enseignes plus anciennes, un peu désuètes. Les personnages sont esquissés de manière synthétique, en traçant de quelques simples traits les moues et expressions, mais en faisant plutôt la part belle à la force de la colorisation.
On va au parc ! est donc un album tout en panache, fébrilité et en démesure, qui par une chute pour le moins inattendue et paradoxale, pourra certainement convaincre ses jeunes lecteurs d'une certitude : la suggestion douce et posée sera toujours plus efficace que le martèlement violent et tapageur d'une idée. Quant à savoir si cette théorie est aisément applicable pour un petit bonhomme qui, de nature, est impatient... c'est une autre histoire !
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