8.5/10Le Troun et l'oiseau musique

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 29/02/2012
Notre verdict : 8.5/10 - Le silence en musique (Ecrivez votre critique)

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Le Troun. C’est le nom un peu étrange donné à un des premiers personnages de l’auteure/ illustratrice Elzbieta (Hocus Pocus, L’école du soir), et dont l’aventure vient d’être rééditée chez le Rouergue : Le Troun et l’oiseau musique. Paru pour la première fois en 2004, l’album a été réalisé de concert avec la compositrice Sharon Kanach, à l’origine de la partition que l’on retrouve tout au long des pages sous différentes formes et étroitement liée au personnage dans une sorte de chorégraphie gracieuse et enjouée. Un voyage assez surprenant à travers des paysages multiples, mais surtout des sons, des bruits, des musiques… En un mot, en l’espace d’un livre (mais sans support musical autre que graphique), le Troun nous invite à découvrir une sorte de symphonie et à créer notre propre orchestre, tout cela à l’aide de quelques mots, mais surtout d’une myriade de lignes : droites, courbes, qui s’envolent, se nouent, se cassent et surtout se ponctuent de rondes, de noires, de croches, de clefs et de silences.

Le Troun et l'oiseau musique
Illustration d'Elzbieta, issue de Le troun et 
l'oiseau musique, Rouergue, 2012
Le Troun, après avoir voyagé de la mer à la forêt, en traversant la plage, la colline et les champs, rencontre l’oiseau musique. Charmé par son chant, il apprend par cœur sa mélodie, et une fois rentré chez lui, tente d’en créer une lui aussi, reproduisant les bruits de la nature à partir de tout ce qui se trouve à portée de main : cintres, pots, papiers froissés, bouchons de bouteille… Un petit frère des Poubelle Boys, ce Troun, me direz-vous ? Pas loin, ou en tout cas, un esprit ludique toujours prêt à expérimenter pour le plus grand plaisir de ses copains… et certainement de ses jeunes lecteurs, tout disposés à l’imiter. Le texte, sobre et linéaire, retrace le cheminement du Troun tout en proposant en parallèle la musique créée par Sharon Kanach pour les heureux initiés au solfège. Un parcours simple pour le personnage sorti de la mer (représentée sous forme de vagues / portée de musique), entre poésie et fable classique, auquel les petits s’identifieront sans peine dans leur propre découverte des sons. Ainsi, à travers les différents paysages croisés, il s’attarde sur ce qui fait leur spécificité sonore, incitant à écouter le moindre bruissement de notre environnement nous aussi. Passée cette phase de recherche, le Troun passe à l’acte après cette conclusion : « Au fond, quand on y pense, tout fait des sons ! (…) tout fait du bruit ! » . Le lecteur se retrouve de fait entraîné vers l’exploration vrombissante des instruments qui s’ignorent, si possible à plusieurs : secouer la salière, souffler dans une bouteille remplie d’eau, ou gratter un peigne… et créer de la musique ensemble.

Le Troun et l'oiseau musique
Illustration d'Elzbieta, issue de Le troun et 
l'oiseau musique, Rouergue, 2012
Outre cette débordante énergie qui transparaît dans le périple du Troun, l’étincelle de curiosité et de créativité se ressent également dans l’illustration d’Elzbieta. Bien différente de ses expérimentations picturales à base de matières, de collages et de couleurs, son graphisme se construit ici exclusivement sur la ligne et le signe, si spécifiques à la portée musicale. Celle-ci est d’ailleurs présente à chaque page, prenant la forme des vagues, des collines, des troncs d’arbres ou des averses orientées par le vent. La représentation abstraite et symbolique des notes devient figurative, s’apparentant aux fleurs qui poussent ou aux pétales qui s’envolent. L’histoire prend vie dans un espace blanc, reposant, paradoxalement presque silencieux, pendant que la musique se déroule et qu’on l’imagine vibrante et frétillante dans la partition de Sharon Kanach. Les personnages au graphisme faussement simple, font preuve d’une expressivité à la fois amusante et lunaire, et le trait qui les esquisse rappelle la spontanéité et la justesse de Sempé. La part belle est donné aux petits détails, notamment dans le dessin de la maison du Troun et de ses « ustensiles de musique », tout cela dans ce même souci de l’épuré, sans aucune esbroufe visuelle.

Joli conte pour les petits et très efficace initiation au son et à la musique, Le Troun et l’oiseau musique n’a pas perdu de sa poésie depuis sa première parution. Elzbieta sait parler directement à nos sens - et à notre sensibilité - à l’aide de quelques lignes tracées avec justesse, et pousse notre curiosité à poursuivre la découverte musicale au-delà de la simple lecture de l’album, que ce soit dans l’univers sonore qui nous entoure, ou dans le déchiffrage du paysage/partition de Sharon Kranach qu’elle met en scène. Double pari réussi !

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