Robert Ludlum, né en 1927, ancien acteur de théâtre reconverti en scénariste pour la télévision, décide au début des années 70 de tout plaquer pour se lancer dans une carrière d'écrivain. Bien lui en prit, car il allait marquer définitivement le roman d'espionnage par un style particulier qui allait connaître par la suite un nombre important d'imitateurs. Avec un premier roman semi-historique, l'héritage Scarlatti, jouant avec l'Histoire (la grande), il interpelle déjà par une grande fluidité dans le rythme de la narration, et on sent son art du suspense exploser à chaque page. Ensuite au fil des années, il étoffera sa bibliographie par des romans devenus des références tels que La Mosaïque Parsifal, Le Cercle bleu des Matarèse et Osterman ; mais surtout la trilogie Jason Bourne, qui reste à jamais rattachée à son nom. Trois romans traitant de la quête d'identité d'un amnésique... et cela dans une époque violente.
Un style 100% efficacité...
On pourra évidement reprocher à Ludlum de ne pas beaucoup esquisser la psychologie de ses personnages tel un John Le Carré, ni d'avoir l'élégance d'écriture de celui-ci fait de pauses introspectives et de considérations humanistes. Non, chez Ludlum, pas de ça messieurs dames ! Les personnages agissent ici selon des schémas instinctifs très clairs (le besoin de comprendre, le besoin de se venger, le besoin de survivre - celui-ci est des plus important) voire selon des sentiments basiques (l'amour, la pitié, la peur etc.), et on pourrait trouver tout cela rébarbatif car il use très souvent de ces procédés ; et cela de roman en roman. On pourra toujours voir, chez lui, le même genre d'histoire d'amour entre une femme-apaisante et un homme-torturé, ou encore la symbolique du surhomme toujours survivant à tout, de la dualité (jumeaux, double, etc.) et j'en passe. Mais ne boudons pas notre plaisir de lire un vrai livre de suspense fait par un pro, qui sait doser la tension et le rebondissement comme personne. Surtout à travers cette trilogie, tellement marquante qu'elle a eté mille fois copiée, reformulée et remixée (pour l'exemple reportez-vous au début de la BD XIII de Van Hamme, véritable hommage ? Pompage ? au début du cycle Jason Bourne) mais la patte de Ludlum, elle, reste inimitable.
Quelques repères historiques...
Pour comprendre le pourquoi du succès de cette trilogie : d'une part comme l'histoire est censée se dérouler juste après la guerre du Vietnam, durant la décénie 1970 et l'époque y était chaotique, trouble. Plusieurs pays souffraient de crises politiques et idéologiques ; ainsi une partie du monde, déjà scindé en deux camps, était en proie à l'émergence et à la violence de divers groupuscules terroristes et criminels (brigades rouges en Italie, IRA en Irlande, ETA en France et Espagne etc.). Tout cela allait être utilisé par Ludlum pour créer le background de la trilogie, et même, détail comique, il trouva "le super méchant de l'histoire" en la personne d'un petit terroriste libanais (existant réellement) du nom de Carlos (oui oui comme l'impayable auteur de "bigbizou"). L'univers si riche, ainsi créé, repose malgré tout sur une intrigue des plus basiques : un homme cherche quelque chose, d'autres l'empêchent de le trouver, il les dézingue et happy end (avant il y a un final apocalyptique et sanglant bien entendu). Mais il faut bien le dire, c'est rudement bien amené.
Trois romans, trois états d'esprit :
La mémoire dans la peau : l'homme traqué comme une proie
Trois balles sont tirées sur un homme cramponné au bastingage d'un bateau. A la quatrième, il bascule dans la Méditerranée, le crâne ouvert. Il survivra grâce aux soins d'un médecin anglais de l'île de Port Noir, mais il est devenu amnésique. Ses seuls points de repère : il est polyglotte, son visage a subi d'innombrables opérations de chirurgie esthétique, et ses yeux peuvent changer de couleur. Le caméléon parfait ! Un seul renseignement précis est découvert, collé sous la peau, au-dessus de sa hanche droite, un minuscule négatif révélant le nom et l'adresse d'une banque à Zurich, un numéro de compte et sa signature. L'inconnu s'y rendra pour se renseigner mais un comité d'accueil peu sympathique l'y attendra et tentera de lui faire la peau. Echappant de justesse à la tentative d'assassinat grace à une femme croisée sur son passage, et surtout grace à son instinct de survie au dessus de la moyenne. L'inconnu finira finalement par découvrir son nom : Jason Bourne. Et il apprend aussi, par la même occasion, qu'on le soupçonne d'être un tueur impitoyable recherché par une mystérieuse organisation (la Treadstone Company) et par un terroriste international nommé Carlos, dit le Chacal, qui semblerait être son pire ennemi. Ainsi commence pour lui, le début d'une traque sans pitié ou l'action ne faiblit pas (de la première à la dernière page) jusqu'a la revélation finale inattendue. Un must du thriller.
La mort dans la peau : l'homme devenu prédateur
Ici nous retrouvons notre héros de La mémoire dans la peau, redevenu celui qu'il était avant sa terrible (més)aventure (je dirais pas son identité pour ne pas spoiler), quand nous l'avons laissé il avait échappé à une ultime tentative d'assassinat de son pire ennemi mais il a survécu. Il vit avec la femme qu'il avait croisée au début de son aventure mais celle-ci est enlevée et, pour la retrouver, il doit redevenir Jason Bourne, capturer un autre Jason Bourne qui, à Hong-Kong, commet des assassinats destinés à déstabiliser l'Extrême-Orient. Redevenir ce qu'il a honni ne va pas être des plus faciles pour notre héros car, en plus des états d'âme, de sombres machinations se trament autour de lui. Ici le récit est, bizarrement, moins direct et ô miracle Ludlum fait dans l'introspectif, le héros se replonge dans son passé, et revit ses démons de la guerre (faut pas oublier que l'histoire est post-guerre du Vietnam). Aussi rencontrer l'autre Jason Bourne, cruel et sanguinaire, va servir de catharsis à notre héros déboussolé à l'idée de perdre sa femme. Un excellent roman.
La vengeance dans la peau : deux prédateurs se croisent enfin.
La trilogie s'achève ici, enfin sur le combat implacable qui oppose Jason Bourne au terrible Carlos, dit le Chacal. On y voit ici une longue introduction avant l'inévitable confrontation, typique chez Ludlum, du mal contre le bien, avec son lot, trop classique, de rebondissements d'usage. Ce qui déçoit forcément, cela en raison de la grande qualité des précédents opus. Seule chose qui remonte le tout : l'affrontement brutal de fin, bien entendu. Une déception, quand on sait que l'auteur a écrit cette suite en réponse au grand succès des deux précédents livres, et l'on voit franchement qu'il a fait le minimum syndical.
Ce final, un peu poussif, reflète cependant assez bien la carrière de Robert Ludlum qui vers la fin de sa vie (il est décédé en 2001) ne faisait que se parodier, voire bâcler ses oeuvres sous des tonnes de clichés (cf. L'illusion Scorpio, et La trahison Promothée). Malgré tout il reste un grand auteur, et un maître du roman à suspense qu'on relit toujours avec plaisir. C'est pour cela qu'Hollywood a flairé le filon car depuis peu l'adaptation de la trilogie est en route, avec le premier opus sorti il y a quelques mois. Celui-ci, suffisamment correct, nous fera vite oublier l'autre adaptation rigolote faite avec Richard "les oiseaux se cachent pour mourir" Chamberlain dans le rôle de notre héros et Jaclyn "drôle de dames" Smith dans le rôle de la femme amoureuse de Bourne. Un charmant téléfilm de fin d'après-midi quand même.
Une trilogie à découvrir au plus vite bien entendu, vous ne le regretterez pas. Vous serez Bournophile très rapidement...
Levendis []

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