8/10Très vieux monsieur

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 16/04/2009
Notre verdict : 8/10 - Ligne(s) de vie (Ecrivez votre critique)

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Très Vieux Monsieur est un monsieur qui vit heureux avec ses proches. Mais un jour, il ne les reconnaît plus, ne sait plus faire les choses simples. Que se passe-t-il ?

« Un trait sur son front pour chacun de ses garçons

Et les paupières fripées ses enfants qui s'en vont »

C'est avec ces mots que Bénabar - qui ouvre souvent mes chroniques, décidément - célébrait la beauté épanouie mais aussi la tristesse latente qui habitent l'âge doré de nos aïeuls, dans sa chanson « La coquette ».

Notre nouvelle jeune génération, qui traverse une époque de vieillissement démographique (du moins, en Occident), est forcément amenée à vivre avec les seniors, même si parfois cette relation échappe un peu aux deux âges, entre le pont et la barrière. Et puis parfois, le papy, la mamie ou le voisin de palier très âgé commencent doucement à changer, à oublier des détails, certains anecdotiques... et d'autres plus importants, comme la connaissance de notre prénom. C'est un peu l'histoire de notre protagoniste, Très Vieux Monsieur. Ce personnage est un monsieur qui vit heureux avec Très Vieille Dame, et qui aime faire rire Toute Petite Fille. Mais un jour, il ne les reconnaît plus, ne sait plus faire les choses simples. Que se passe-t-il ?

Dans cet album en demi-teinte, qui s'adresse aux enfants  (à partir de 7 ans) en âge de comprendre cette situation délicate, Adeline Yzac et Eva Offredo nous offrent une histoire qui se penche sur ce passage crépusculaire de la vie, et notamment sur le trouble que la vieillesse engendre parfois : la perte de mémoire. La maladie d'Alzheimer y est évoquée à la fois de manière légère et poétique, à la fois mélancolique et presque tragique... que l'on se glisse dans la peau (et la tête) de Très Vieux Monsieur, désorienté, ou dans celle de ses proches tout aussi désemparés. Ainsi, on rencontre les différentes phases de la maladie au fil du récit : des moments insouciants où Très Vieux Monsieur prend du plaisir à sa vie ordinaire, jusqu'à sa première amnésie. Ce tout premier oubli évoqué avec un brin d'humour amer dans le livre, alors que Très Vieux Monsieur se réveille un matin sans reconnaitre sa dulcinée de toujours, peut d'ailleurs faire écho à une autre allusion ironique de la maladie dans une chanson des Elles, « Miss Alzheimer ». Le regard ici est cependant plus tendre, plus empathique puisqu'il s'adresse à un autre public. Il offre une alternative plus optimiste, afin de chercher comment vivre « presque » sereinement malgré ce bouleversement.

Illustration d'Eva Offredo
Illustration d'Eva Offredo
extraite de Très Vieux Monsieur
Texte d'Adeline Yzac
Le Rouergue © 2009
De son geste sinueux et son univers plutôt graphique, Eva Offredo offre une part importante à la ligne. Déjà, dans sa représentation de Très Vieux Monsieur, personnage tout rond mais plissé de mille sillons évoquant les marques du temps, elle semble déjà l'associer au statut honorable de l'arbre centenaire, celui dont ont compte les années en regardant les stries sur son écorce. Sur son visage, ces lignes semblent faire partie intégrante de sa personnalité, comme une marque de guerre, un maquillage ou un tatouage. On retrouve ce choix graphique, traité presque de manière similaire, comme fil conducteur de l'ensemble des illustrations : les végétations, qu'il s'agisse des stries sur les arbres ou des nervures sur les feuilles, la fumée, les vagues, les chevelures et même les nouilles du bouillon. Comme si la ligne était réellement le lien entre lui et ses proches, entre les éléments qui s'échappent de sa tête et le peu de mémoire qui lui reste. C'est dans des tons plutôt monochromes, avec une ou deux touches colorées (parsemées au début de l'album et qui disparaissent en fin de récit) qu'elle installe un environnement foisonnant pour son personnage. Les illustrations, malgré la gravité du sujet, sont d'ailleurs toujours riches, vivantes et ludiques (avec des changements d'échelle qui expriment à merveille ce qui entre et sort de la tête de Très Vieux Monsieur).

Toujours figurée avec une certaine fantaisie, la transformation de Très Vieux Monsieur nous apparaît comme un jeu, qui tourne mal certes, mais avec des notes optimistes, à la fois dans le ton du texte et dans celui des illustrations. Notamment car notre personnage éponyme est toujours présenté comme quelqu'un d'actif, qui ne se laisse pas emporter et va toujours de l'avant, bien que la maladie le rende évidemment triste. Adeline Ysac et Eva Offredo s'ingénient de surcroît à donner une importance capitale aux relations qu'il entretient avec les autres personnages. Dans sa relation enjouée avec Toute Petite Fille, un parallèle se construit d'ailleurs entre vieillesse / maladie et un certain retour à un état infantile. Malgré la tournure légère que prend la situation, lorsque Très Vieux Monsieur désapprend ce qu'il a toujours su faire (comme lire l'alphabet), il est pourtant facile de ressentir sa détresse. Très Vieille Dame, de son côté, malgré la douleur de voir son mari perdre ses souvenirs, voire l'oublier, elle, s'efforce de l'assister et de l'accompagner de mille attentions. Au fil du récit, Eva Offredo évoque aussi le vide qui envahit le grand-père, jouant sur la symbolique : la maison « toute petite » où Très Vieux Monsieur se retrouve soudain comme enfermé avec une « inconnue ». Poursuivant cette idée métaphorique, l'illustratrice exprime la perte de mémoire et de repères en confrontant son personnage à son double sous la forme d'un ballon de baudruche, ou encore en évoquant l'obscurité, voire la transparence au sein d'une forêt inconnue...

La chute de l'album est en cela subtile qu'elle ne cherche pas à noircir le tableau de Très Vieux Monsieur, mais ne lui invente pas non plus une issue faussement heureuse. En évoquant et en dédramatisant le plus possible la situation, voire en la poétisant, cette histoire permet d'introduire aux enfants cette maladie, si douloureuse affectivement. Elle les invite à essayer de comprendre ce trouble et à accompagner le plus sereinement possible leurs proches malheureusement malades.

D'une certaine manière, l'album de Très Vieux Monsieur, dont le vrai nom n'est mentionné qu'une fois au court de l'histoire (peut-être l'a-t-il oublié ?), lui servira sans doute de mémoires au moment où les derniers souvenirs se seront envolés. Mais par son excentricité et son caractère bien trempé, il laisse quand même une trace pour les jeunes lecteurs qui partageront son histoire, et ce, certainement pour très longtemps.

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