8/10Tonio

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 26/04/2012
Notre verdict : 8/10 - À l'ouest d'Eden (Ecrivez votre critique)

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Si beaucoup d’adultes s’intéressent aujourd’hui à la littérature de jeunesse, peu de livres pour enfants s’adressent tout autant à leur cible spécifique qu’à leurs parents. Avec Tonio, Gaëtan Dorémus se penche sur un sujet qui peut se vivre et s’appréhender d’un côté comme de l’autre (enfants comme adultes) : la parentalité. D’abord émerveillé par l’euphorie de leur nouveau statut, bercés par l’idée de transmettre une éducation à leur image, les jeunes parents se trouvent également aux prises avec la réalité et l’urgence de la situation.  Et il peut leur arriver d’oublier qu’en face d’eux, le petit être engendré s’avère singulier, imprévisible, et ne leur ressemble pas autant qu’ils l’auraient souhaité. Traité sous le prisme du symbolique, un peu comme une fable, l’album apparaît à la première lecture comme léger et divertissant, mais propose avec du recul une vraie réflexion sur le sujet. Il était une fois une Panthère, un Boa, un Oiseau et un Papillon qui vivaient en harmonie sur une petite île déserte...

Désœuvrés, les quatre compères décident de se fabriquer un nouveau copain. Chacun d’eux lui offre une caractéristique qui lui est propre : le « nouveau-né » obtient donc le bec d’Oiseau comme nez, les ailes de Papillon comme oreilles, le même corps puissant que Panthère et les bras aussi longs et agiles que Boa. D’abord dénuée de vie, soudain la créature s’éveille après avoir été frappée par la foudre.


Illustration de Gaëtan Dorémus, issue
de Tonio, Le Rouergue 2012
Proche de la forme d’une bande dessinée, avec plusieurs séquences sur une même page et des dialogues qui s’apparentent à des bulles, le récit que nous offre Gaëtan Dorémus se savoure sur plusieurs niveaux de lecture. On y croise des traits d’humour et des anecdotes truculentes sur la cohabitation toute fraîche entre les quatre « parents » et leur enfant . Chacun tente de le façonner à sa façon, de trouver en lui ses propres qualités ou a contrario les défauts des autres. Initialement prénommé Tonio, le nouveau rejeton se retrouve successivement baptisé de quatre prénoms différents, tandis que ses géniteurs s’étonnent de ne pas déceler en lui leurs traits de caractère. Aussi improbable que celle de Frankenstein, la créature leur échappe tout autant. Pire que cela : elle ne leur appartient plus.

Construit comme une histoire classique pour les enfants, l’album utilise les animaux pour faire passer son message. Les bêtes sont effectivement les meilleurs objets d’identification auprès du jeune public. Mais les adultes y verront aussi des allusions à des univers connus : on pense à une sorte de fable, à un conte mythologique. Les différentes étapes de la création du héros rappelle même la Genèse, comme son cadre, l’île, peut rappeler le jardin d’Eden d’où la jeune progéniture, à défaut d’être chassée, cherchera à s’enfuir pour s’émanciper. On croise d’autres références, comme le fait que Tonio, modelé avec les différents attributs de ses créateurs, ressemble finalement à… un éléphant, et renvoie au personnage créé par Jean de Brunhoff, Babar, comme à sa technique narrative. Les adultes nés dans les années 80 verront d’autres clins d’œil : la chanson « Bonne humeur » de Tristan, entonnée nonchalamment par la créature, ou sans doute des allusions implicites à d’autres personnalités connues dans le choix des divers prénoms. Toujours dans le registre de la symbolique, Tonio se construit comme un véritable enfant le ferait : d’abord en absorbant comme une éponge tout ce que lui proposent ses parents, puis dans le refus, voire l’opposition et la colère. A l’origine victime de bégaiement, tout comme son apprentissage en est à ses balbutiements, il apprivoise doucement un langage qui lui est propre (le chant) et qui lui donne confiance. Il découvre des choses et des aptitudes par lui-même (nager, faire des gâteaux), qu’il peut à son tour offrir d’enseigner à ses géniteurs. Le questionnement sur l’identité naissante et l’affirmation de soi trouve son apogée dans la problématique du prénom définitif, que la créature choisira finalement elle-même (et que l’on peut lire en « miroir » sur la quatrième de couverture).


Illustration de Gaëtan Dorémus,
issue de Tonio, Le Rouergue
2012
Univers très graphique, construit exclusivement à base de trames nerveuses et appuyées, le dessin de Gaëtan Dorémus donne toute sa force et sa détermination au monde dans lequel évolue le jeune Tonio. L’illustrateur utilise essentiellement le crayon de couleur et le stylo bille, une technique en apparence simple mais employée avec maestria pour dépeindre tantôt la douceur et l’insouciance du cocon familial, tantôt la dureté et l’intempérance du protagoniste dans ses sautes d’humeur. L’explosion de couleurs acidulées donne beaucoup de vie aux diverses scènes,  représentées comme des séquences de bande dessinée. Elle souligne aussi la pétulance des différents personnages. On salue certains choix narratifs, souvent remplis d’humour, comme représenter la personnalité de l’enfant par une vulgaire équation qui ne trouverait pas de résolution logique. L’absurde des situations, ponctuées de petits apartés de la part des animaux « parents », donne à l’ensemble du visuel une tonalité moderne et percutante, presque adulte.

 

Oscillant entre un récit tendre, anodin sur fond de fable animalière, et un ton ironique et très second degré, l’album Tonio de Gaëtan Dorémus peut s’adresser aussi bien aux jeunes lecteurs en pleine construction de soi, qu’à leurs parents en proie à leurs inévitables projections. La conclusion sous-jacente de ce récit imagé se laisse entrevoir avec finesse : le savoir se transmet dans les deux sens, les parents enseignent leurs valeurs à leur enfant, et celui-ci leur apprend à être parents… tout cela avec son petit lot de surprises.

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