8/10Tiroirs secrets

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 31/12/2008
Notre verdict : 8/10 - Madeleines à la naphtaline (Ecrivez votre critique)

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Condensé des souvenirs de quinze personnages haut en couleurs, Tiroirs secrets nous emmène fouiller dans les univers d'un mendiant, d'un boucher, d'une fourmi ou d'un mauvais élève...

Le commun des mortels a tendance à se débarrasser de ses babioles inutiles à chaque gros ménage de printemps ou lors d’un vide-grenier de quartier. D’autres, comme moi, préfèrent ériger dans un coin - sans doute inconsciemment – une sorte de monument poussiéreux, constitué de petits objets anodins qui serviront de reliques à leurs arrières-petits enfants. Dans leurs Tiroirs secrets, Olivier Thiébaut et Xabi M. ont enfermé les trésors de quinze personnages aux activités et aux statuts variés, et permettent aux lecteurs malicieusement curieux d’y satisfaire leur insatiable péché.

L’espace d’un instant, nous voilà donc pilleurs de tombeaux… ou du moins de tiroirs secrets, ce qui dans notre présent ouvrage ne fait pas de grosse différence, car les tiroirs de chacun sont présentés comme des mausolées recouverts de reliques quasi-religieuses. A ceci près que les reliques en question sont autant d’objets anecdotiques tels que des petits bibelots ou de vieilles brosses à dents, des bouts de gommes usagées ou des cartes à jouer défraîchies.

Un peu comme l’artiste Spoerri mettait en scène sur des tableaux des vestiges de repas et de pique-nique, les sacralisant et les offrant à la postérité pour une relative éternité, Xabi M. dépose au fond de chaque tiroir, les agençant comme des ex-votos du quotidien, les petits souvenirs collectionnés par des personnages sans nom, mais affublés grâce à Olivier Thiébaut, d’une caractéristique qui les distingue.

Ainsi le mendiant reconstitue dans son tiroir sa maison de fortune - mot paradoxalement inapproprié –entassant livres, boîtes de conserve et croûton de pain, dans un ersatz de maquette architecturale pourtant tellement plus chaleureuse qu’une miniature de pavillon résidentiel. Le mauvais élève, qui a l’honneur de faire la une de la collection de tiroirs éponymes, présente ce qui semble le plus proche d’une icône, avec sa frêle poupée ornée de trophées-gommes et son auréole mystique de crayons de couleurs. D’autres ne s’exposent pas à exposer leurs petits secrets - certainement inavouables – et jouent la carte de la suggestion alliée à celle de la trivialité, comme le boucher et sa collection de couteaux et de petits cochons en plastique. A nous d’imaginer le reste.

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Tiroirs secrets, Xabi M. - Olivier
Thiébaut © 2008, éditions Sarbacane
Dans ce recueil au doux parfum de naphtaline, il est question comme vous l’aurez compris, de souvenirs, d’histoires personnelles recoupées parfois d’Histoire collective. Ici, mis à part cet œil incongru, derrière le double fond du tiroir du boucher, qui nous renvoie un peu à notre propre condition de voyeur assumé, il n’y a pas vraiment d’action, pas de personnages directement représentés – du moins dans les compositions photographiques de Xabi M. – il n’y a personne. Et pourtant. La vie se dessine au gré des souvenirs qui ont écumé la vie de ces gens inconnus, on retrouve un peu de soi derrière un vieux chiffon, une pelote de laine ou un caillou qu’on aurait déjà dû jeter il y a quelques années. Difficile d’accepter qu’un ramassis d’objets  puisse évoquer autant de vie(s) alors qu’en substance ils ne sont que nature morte.

Le texte d’Olivier Thiébaut, en parallèle du contenu des tiroirs secrets, nous permet de rattacher ces vestiges anodins à leur histoire, à ce qu’ils évoquent pour leur collectionneur. C’est d’ailleurs ce texte qui achève d’une certaine manière de transformer les anonymes en acteurs d’une légende, de celle qu’on raconte aux enfants avant d’aller dormir. Sur un ton simple, fluide et souvent rythmé comme des petits poèmes en prose, il explique ce qui parfois nous échappe, comme les trésors du clown liés à l’histoire triste du cochon qui ne put voyager. Dans sa forme, la tournure fait un peu échos au poème à tiroirs - justement ! - de Paul Eluard,  « Dans Paris il y a… ». D’ailleurs dans le rayon surréaliste, les compositions poétiques de Xabi M. ne sont pas sans rappeler quelques fleurons du mouvement Dada, comme Schwitters.

Destiné aux enfants – actuels comme anciens – de plus de 6 ans, Tiroirs secrets est l’invitation à un voyage dans quinze univers différents. Mais aussi l’invitation à la collection de ses propres souvenirs, à accumuler et à conserver ce qui en apparence est inutile, mais génère parfois tellement d’aventures insoupçonnées. Les parents un peu maniaques seront peut-être paniqués à l’idée de voir leur progéniture stocker tout un tas de petits machins qui prendront la poussière. Bah, tant pis pour eux, et tant pis pour leurs souvenirs.

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