7/10Le thé des poissons et autres histoires

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 11/03/2013
Notre verdict : 7/10 - La première gorgée de soda (Ecrivez votre critique)

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Créer un livre qui permet l'entrée dans la lecture en autonomie avec un minimum de fantaisie et d'esprit est rare : il est au contraire souvent plutôt simpliste et limité en vocabulaire. Le thé des poissons et autres histoires propose une série d'aventures plus ambitieuses, tout en restant à la portée des lecteurs débutants. Traduit de l'estonien par Jean-Pascal Ollivry, le récit original de Piret Raud offre vingt nouvelles très courtes totalement indépendantes, mais ayant pour point commun de jouer sur les mots, sur le sens et l'usage des objets familiers, en les personnifiant et les faisant interagir avec des personnages très ordinaires.

Le thé des poissons et autres histoires
Illustration de Piret Raud, issue de Le thé des
poissons, Rouergue 2013
La série d'histoires qui se succèdent est à la fois inégale dans la longueur, le degré de dérision et le potentiel onirique. Certaines d'entre elles sont plus anodines que d'autres. Mais globalement, elles parviennent toutes l'exploit de rendre leurs personnages attachants, en parfois à peine une ou deux pages. Les figures sont généralement lunaires, pourraient bien être l'un de nos proches (ils répondent souvent à l'appellation « l'oncle » ou « la tante »), et si ce n'est pas le cas, se révèlent être des objets de notre quotidien (« Le téléphone peureux », « Le méchant couteau ») ou encore des animaux que les enfants affectionnent (« Le cochon qui ne savait pas grogner », « Le thé des poissons », « Le bonnet de l'éléphant »). Le mobilier, les aliments, les petits outils ou ustensiles sont alors dotés d'une conscience et de la parole et semblent tergiverser innocemment sur leur condition et leur rapport au monde. Le principe est simple, mais sous couvert d'une apparente naïveté, l'auteure s'est adonnée à de savoureux exercices de style qui rappellent ceux de Queneau ou certains poèmes de Prévert. Au menu : détournement du sens figuré au profit du sens propre (notamment dans « Le professeur Peterson »), jeu entre premier et second degré, sur les métaphores. L'occasion également pour le jeune lecteur, qui commence à développer ce second niveau de lecture, de découvrir la rhétorique, l'ironie et l'absurde. La brièveté de chaque texte et leur indépendance sont des atouts majeurs pour ce genre de recueil car ils évitent toute forme de lassitude : Le thé des poissons peut se lire par bribes, dans le désordre, à haute voix par un tiers comme rituel avant le coucher, ou tout seul comme un grand.

Le thé des poissons et autres histoires
Illustration de Piret Raud, issue de
Le thé des poissons, Rouergue 2013
Le graphisme de Piret Raud s'accorde parfaitement avec la tonalité de ses mots : poétique, plutôt minimaliste, sous un trait volontairement schématique et enfantin. Une ligne claire épurée esquissant des petits personnages ubuesques et des objets sens dessus dessous, dispersés au fil des pages de façon aléatoire. Le tracé est illustratif, mais laisse simultanément une belle place à la suggestion, et ne se substitue pas à notre effort d'imagination. Mieux : il répond parfaitement au message que semble véhiculer Piret Raud sans vraiment le formuler : tout n'est qu'une question de point de vue, comme le transmettent aussi bien l'image que le texte dans des nouvelles comme « Tante Maïmu travaille à la télévision », « L’œuf fait du yoga » ou encore « Le cercle au grand coeur ».

Très bien pensé pour un lectorat débutant, Le thé des poissons et autres histoires présente un panel varié et inégal de nouvelles inventives et imagées, au sens propre comme figuré. Piret Raud sait se servir des mots, des objets anodins du quotidien pour tisser des aventures rocambolesques et insolites. Elle invite les plus petits à sortir de la trivialité et du premier degré, en créant des petits mondes aux confins de l'absurde et de l'onirisme, tout en restant dans un registre simple et accessible. Une bonne introduction pour aborder des lectures plus complexes et devenir un futur féru des auteurs surréalistes ?

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