7.5/10Tête en l'air

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 16/09/2009
Notre verdict : 7.5/10 - Mouton noir de Panurge (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 1 réaction

Ouvrage à la fois poétique et instaurant des pistes de réflexion sur la construction de notre propre identité, Tête en l'air se destine à des enfants en âge de comprendre le concept même de libre arbitre, de conformisme, d'intégration... même sans y mettre de mots, bien sûr.

Être différent. Être transparent. Deux stades que traverse ici un personnage dénommé Quidam, un nom qui ne ment pas. Dès le début et pendant une bonne partie de notre vie, voire notre vie toute entière, on est condamné à s'intégrer en collectivité, tout en prenant soin de se revendiquer comme individu unique. Quidam n'échappe pas à cette règle. Il n'aime pas agir comme les autres, il aime qu'on le remarque aussi pour ça, quitte à faire n'importe quoi. Un jour, il s'aperçoit qu'il a finalement une tête très semblable à celles des autres. Après une nuit inondée de cauchemars, Quidam se réveille le lendemain matin avec une tête transparente. Autant dire sans tête. C'est lundi, premier jour d'une quête frénétique de la tête « parfaite », changeant de cible chaque jour de la semaine.

Illustration de Beppe Giacobbe
Illustration de Beppe Giacobbe
issue de Tête en l'air
texte de Carl Norac, Le Rouergue 2009
Album plus complexe et à la réflexion plus profonde qu'il n'y paraît, Tête en l'air est une belle fresque symbolique illustrant la recherche de son identité, celle qui fait tourner la tête des plus jeunes, mais qui reste parfois un vrai fardeau pour les plus âgés. Ainsi, au fil d'une prose directe et accessible, mais parsemée de métaphores très pertinentes, Carl Norac (auteur des très riches Petits poèmes pour passer le temps) tisse un quotidien en sept étapes pour ce malheureux Quidam. Sept jours pour se construire un soi qui lui convienne, une genèse humaine qui prend en compte tous les « impératifs » sociaux (occidentaux), les passages marquants, les expériences vécues. D'abord prompt à se marginaliser, Quidam est la figure même du personnage qui refuse le moule, de manière si pressante que son attitude devient presque cliché. Jusqu'à en devenir transparent. Ainsi, de jour en jour, Quidam « essaie » une tête différente : d'abord rien, puis l'idée lui vient de remplacer sa trombine par un objet - une horloge, un ballon, une télé, un chapeau rempli de vieux soucis... Les objets choisis par Carl Norac ne sont pas anodins : ils sont un symbole de ce qui meut, motive et bouleverse une société et un individu, son quotidien et sa mémoire. On ressent, par ce geste étrange de changer de tête pour des accessoires inertes, l'idée de mieux se cacher derrière un masque pour être accepté (par les autres et par soi).

A travers cette déferlante d'objets hétéroclites, se dévoile aussi en filigrane une dénonciation assez éloquente de la compulsion consumériste, avec l'idée du « tout jetable / tout interchangeable », y compris une tête... et pourquoi pas une personnalité ? Carl Norac, sans omettre d'y glisser une touche d'humour et de poésie, décrit la vie de Quidam en passant d'un extrême à l'autre : l'anti-conformisme à n'importe quel prix, puis la fusion (versatile) dans le regard de l'Autre. Que vaut-il mieux ? Etre marginal ou transparent et changeant ?  Il met ainsi discrètement en garde contre le danger du formatage, des excès de comportements afin d'être en marge ou en phase avec notre société. Fluide et abondant, le texte fait ressortir, en lettres capitales et en rouge, certains termes revêtant une importance et un sens précis : souvent des phrases à double sens, qui marquent le doute ou les changements qui s'instaurent chez le protagoniste.

Illustration de Beppe Giacobbe
Illustration de Beppe Giacobbe
issue de Tête en l'air
texte de Carl Norac, Le Rouergue 2009
L'illustrateur Beppe Giacobbe, à travers un univers qui fait ostensiblement référence à Magritte, reprend même des éléments-clefs de son œuvre : le chapeau melon ou les nuages, par exemple. Répondant au non sens poétique des premières scènes (Quidam promène une laisse sans chien), il immortalise, comme le célèbre artiste, des concepts reliés à l'inconscient, son imagerie partageant aussi la même gamme chromatique : des couleurs plutôt chaudes et brutes, de l'ocre au brun, en passant par des teintes plus colorées mais toujours naturelles (vert olive, vermillon, bleu de cobalt...). Ces dominantes quelque peu organiques rendent d'ailleurs la lecture douce et reposante. Le graphisme déroutant, entre le figé et un certain affranchissement des codes, ne laisse pas indifférent. La touche picturale est du reste aussi très proche, dans son traitement, de celle de Magritte et de nombreux surréalistes, et par moment l'illustrateur laisse libre cours au délire, à la poésie irrationnelle, fidèle au propos déjà improbable de l'album qui consiste à remplacer sa tête par un objet.

Ouvrage à la fois poétique et instaurant des pistes de réflexion sur la construction de notre propre identité, Tête en l'air se destine à des enfants en âge de comprendre le concept même de libre arbitre, de conformisme, d'intégration... même sans y mettre de mots, bien sûr. Carl Norac et Beppe Giacobbe, en l'illustrant chacun à leur manière d'images anodines et rocambolesques, cherchent à faire prendre conscience de cette quête naturelle et universelle. L'album peut se lire à partir de 6 ans, mais prend tout son sens un peu plus tard, dès que l'on sent qu'une intégration dans le groupe passe inévitablement par une certaine négation de soi. Partager l'histoire de Quidam n'empêchera pas ce passage obligé, et il faudra bien plus de sept jours au jeune lecteur pour parvenir à « trouver » sa propre tête. Mais en avoir conscience, c'est déjà pas si mal.

 

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