9/10Terremer

/ Critique - écrit par gyzmo, le 05/11/2005
Notre verdict : 9/10 - La Geste de Ged (Ecrivez votre critique)

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Lire la chronique de la triologie Terremer

"L'aube crée et la terre et la mer,
Des ombres elle tire des formes,
Et renvoie les rêves au royaume des ténèbres"

Terremer est un triptyque intense qui aspire le lecteur dans un monde riche de détails, et déploie au cours d'une lecture fluide, ethnies, langues, cultures et croyances diverses. Un univers extrêmement cohérent, constellé d'innombrables îles que se partagent Hardiques à la peau cuivrée et d'ébène, Kargues au teint mat et illustres Dragons malicieux. Un macrocosme à part où la Magie, issue du Langage de la Création du démiurge Segoy, y est réfléchie et puise sa force dans la connaissance des mots secrets qui définissent choses et êtres vivants. Ainsi, celui ou celle qui découvre le véritable nom d'une personne ou d'un objet, possède son contrôle, pouvant même aller jusqu'à modifier son essence. D'où la dangerosité d'un tel savoir qui se doit de respecter l'Equilibre. Car mal maîtrisé, il engendre du Chaos.

En apparence, Dan est un jeune chevrier vivant dans le village hardique nommé Dix-Aulnes. Mais au plus profond de ses entrailles, c'est une graine de mage qui, avide du Pouvoir, renonce à la quiétude des préceptes d'Ogion le Silencieux - celui qui lui révéla son véritable nom, Ged dit Epervier - pour aller rassasier sa soif de connaissances sur Roke, l'île des Sages où l'on enseigne la sorcellerie. Mais sa quête fougueuse du Pouvoir le conduit à libérer maladroitement l'Ombre, hideuse créature invoquée du Néant, qui n'aura de cesse de le traquer, prendre corps en lui et acquérir sa puissance encore en gestation. Jusqu'à ce que l'horrible chasseur devienne à son tour, chassé...

Telle est la trame du Sorcier de Terremer (1968), premier livre édifiant les fondations d'un ailleurs complexe et poétique. Sur des mers qui semblent sans bordures, au milieu de milliers d'îles flottantes, un petit bonhomme, victime de son orgueilleuse audace, est promu à une grande destiné via le chemin de la Magie. Tantôt inquiétants, tantôt salvateurs, les personnages et éléments que Ged croise sur les longues et sinueuses artères ne sont jamais placés au hasard de l'aventure. Un individu de passage sur la première page, qui ressurgit à la dernière et intègre le récit de manière renversante, c'est toute la dextérité d'Ursula qui structure avec finesse sa narration et ne dévoile jamais ses ficelles. Un périple initiatique nerveux, dans la fougue de l'âge, qui fait voir du pays à son jeune héros atypique, fragilisé par une vanité impétueuse et l'apprentissage de son talent, dans la douleur. Des erreurs qui se payent cher, des amitiés qui se forgent pour toujours, et des revirements de situations qui s'incrustent sur l'échiquier d'une partie où se joue, en filigrane, le devenir des habitants de Terremer.

Une destinée toute tracée, constituée de morbides prières et de sacrifices humains. Voilà la nouvelle vie d'une petite fille manipulée, supposée être la réincarnation de la Grande Prêtresse et arrachée à sa famille pour servir les pétrifiants Innommables, sans noms du Néant tapis dans les obscurs labyrinthes des Tombeaux d'Atuan (1971). Le plus sombre des livres du Cycle, au sens large comme au sens figuré. L'auteure nous surprend en plein vol dans son récit en consacrant cette nouvelle aventure à la jeune Ténar, seule à pouvoir se déplacer dans le monde aveugle, froid et austère des Innommables. Et puis, une clarté dans l'obscurité impénétrable des tombeaux. Une lumière sans aucun doute artificielle... celle d'un ennemi... un mage... l'Epervier ! Nous le retrouvons enfin, cette fois-ci plus serein et patient que dans sa jeunesse. Comment est-il parvenu à percer ce repaire interdit ? Pourquoi se risquer dans les limbes de l'adversaire ? Que cherche-t-il de si capital ?

Une fois encore, Ursula élabore sans failles et détonne. Exit le plein air et l'étendue d'eau azurée de son premier livre. Nous sommes désormais cloîtrés dans les Ténèbres, jamais aussi bien décrites et utilisées dans un récit littéraire. A travers le regard de Ténar, la conteuse décalque avec précision un univers inquiétant où l'on avance à tâtons, parmi les murmures. Elle dresse le portrait d'une jeune fille qui doit suivre le chemin que d'autres ont choisi pour elle. Un dilemme. Une décision. Inattendue. Le lecteur passe subrepticement du côté de l'ennemi, en territoire Kargue, et observe celui avec lequel le parcours initiatique fût exaltant. Ténar, Epervier, regards croisés. Une perle de la narration qui équilibre les points de vue en cédant la parole à d'autres que le héros principal, estompé pour un temps, avant de nous livrer une belle leçon de vie sur la profonde nature des Hommes.

La magie vacille. Les Dragons ont oublié l'ancien langage. Une folie végétative se diffuse dans le sang des insulaires. Une enquête doit être menée avant que l'irréfutable ne s'accomplisse. L'Epervier, devenu Archimage de Roke et las de ce rôle engourdissant, se lance alors sur la piste d'une mystérieuse puissance qui ronge peu à peu la vie. Accompagné du jeune Arren, l'oiseau de mauvaise augure mais descendant d'un ancien Héros, Ged devra aller plus loin que jamais, jusqu'à L'Ultime Rivage (1972).

Un éminent dernier opus bercé par la mélancolie poétique. Les chants émouvants se font plus nombreux et tentent de raviver une mémoire collective dégradée par une utilisation malsaine de la Magie. L'aventure devient vraiment périlleuse et étrange. Les descriptions sont superbes et fascinent l'esprit. L'émotion atteint souvent des sommets, comme ces passages dépeignant la tourmente des Dragons ou l'épisode extraordinaire des Enfants de la Mer Ouverte, repoussant plus loin les jolies réflexions philosophiques du Cycle. Si le regard de Ténar posé sur Epervier vous a étonné, celui du jeune Arren, élément clé de l'histoire et future figure emblématique de Terremer, vous bouleversera. Amitié, dévotion, doute, aversion. Des rapports somme toute classiques dans un grand récit de Fantasy, mais qui affinent la complexité psychologique des personnages, admirablement traitée tout au long des livres, souvent en proie à faire basculer l'Equilibre, sans se rendre compte du penchant périlleux de la balance. Sur le fil, un suspens insoutenable magnifié par la danse des mots.

Embarquez sur Voitloin, le petit bateau presque vivant. Dispersées aux quatre vents, suivez des quêtes finalement convergentes, selon l'évolution d'un héros qui, seul, n'a pas le pouvoir de tout résoudre. Vivez par les yeux de multiples personnages qui créent une ossature humaine fouillée, vaste tel un océan infini et sans fond. Plongez ou replongez dans cette belle histoire, sans trop vous aventurez du côté des séquelles plus ou moins réussies de l'auteure que sont le Tehanu (1990), les Contes de Terremer (2001) ou le Vent d'ailleurs (2001), pour remonter à la source éclatante de ce monde. Tendez l'oreille et laissez-vous envoûter par les Premiers Mots d'Ursula qui firent s'élever de la profondeur des mers "la Geste de Ged", ce chant légendaire, magnifique et optimiste, fondateur d'un des plus beaux cycles de Fantasy lu par votre chroniqueur.

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