8/10Sucré d'état

/ Critique - écrit par Lestat, le 17/01/2007
Notre verdict : 8/10 - Succulent (Ecrivez votre critique)

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"J'ai regardé Mme Reagan :
- Mais Madame, il ne reste que deux jours pour faire tout ça, et je suis seul.
Naturellement, elle a penché la tête sur le côté...Quand j'ai vu cela, j'ai pensé 'Oh ! Mon Dieu, qu'est ce qu'il va m'arriver ?'. Alors elle m'a dit :
- Roland, mais vous avez deux jours et deux nuits".


Cela aurait pu être, ironiquement, une success-story à l'américaine, et pourtant elle est tout ce qu'il y a de plus française. Car dans la catégorie "rien 'n'est impossible", Roland Mesnier se pose là. Fils d'une modeste famille Franc-Comtoise, rien à priori ne destinait le pâtissier à la destinée qui l'attendait. D'abord apprenti, se considérant lui-même en état de stagnation, Roland Mesnier quitte assez tôt la France pour approfondir ses connaissances. Ce sera pour l'Allemagne, où il vivote tant bien que mal, ne parlant pas un mot d'Allemand. Puis l'Angleterre, où, bien que ne parlant pas davantage la langue, il échoue presque par hasard dans un des plus prestigieux hôtel de l'époque, le Savoy. S'ensuivent les Bermudes, où la largeur de son talent associé à la petitesse du territoire lui font rencontrer une belle notoriété (et toute pâtisserie mise à part, sa femme). Enfin, les Etats-Unis et là, une offre d'emploi incroyable pour notre frenchie : Mme Carter, la First Lady, cherche un pâtissier ! N'y croyant pas lui même, c'est pourtant bien à la Maison Blanche qu'il trouvera l'apogée de sa carrière, de 1976 jusqu'à sa retraite. A sa charge, l'estomac de cinq Présidents successifs, sans compter leurs invités souvent prestigieux.

En compagnie Christian Malard, spécialiste des Etats Unis et ami de Mesnier, cette truculente personnalité retrace avec franchise et gourmandise son parcours et son boulot pas comme les autres, accompagnés des petites manies et grandes exigences de ceux qu'il a servi pendant 25 ans. L'ouvrage est comme de juste savoureux mais déconcertant. Ceux qui s'attendaient à des révélations croustillantes (!) ou des analyses de la politique d'untel ou untel vues de l'intérieur seront déçus. A l'image de l'homme, qui a toujours su sa place et y rester, Sucré d'Etat est un livre sur les coulisses de la Maison Blanche et non un livre sur les bruits de couloir. On apprendra ainsi de Ronald Reagan qu'il était un gros gourmand -et moins raide que sa femme, avec qui il valait mieux marcher droit-, de Clinton qu'il était allergique à tout un tas de choses, que Jimmy Carter aimait la bonne chaire...Quand à Bush Fils, il nous est décrit comme un homme simple (et non pas simplet) et chaleureux. L'Irak, Monica Lewinski, la Guerre Froide...tout cela n'est pas du ressort de Roland Mesnier, que l'on devine pourtant homme d'opinion tout en gardant une étonnante pudeur lorsqu'il en vient à évoquer ses "patrons" et les grands de ce monde. Sous sa plume souriante, nous croisons ainsi le Prince Charles, complètement perdu face à un sachet de thé ou Nancy Reagan, First Lady à la poigne de fer dont la description ne manque pas de causticité, ni de respect. Le fiel, Mesnier le réservera à un concours du meilleur ouvrier de France truqué, au comportement indigne de l'entourage de François Mitterrand, ou encore à une cuite mémorable à la suite de laquelle notre pâtissier se retrouva, il ignore toujours comment, endormi dans les toilettes pour dames. Lucide sur son propre travail, Mesnier n'oublie pas l'autocritique, même si celle-ci peut être parfois interprétée comme de l'autocrongratulation.

A la bonne humeur et aux jeux de mot gentiment foireux succèdent parfois l'émotion d'un homme loin de chez lui mais malgré tout adopté dans ce si grand pays. Les événements du 11 septembre sont révélateurs de l'état d'esprit du pâtissier, tiraillé entre deux nations où il se considère chez lui, déplorant la brouille qui s'en suivie entre la France et les USA -il insistera d'ailleurs sur le fait qu'il rencontra davantage d'anti-américains que d'anti-français-. Des jours tragiques où il fut littéralement en première ligne, évacuant sa cuisine pour voir un avion passer au dessus de sa tête.

Sucré d'Etat ne s'appréciera vraiment qu'avec un minimum de gourmandise, pour se plonger dans les processus de fabrication des différents desserts, desserts qui finissent par prendre le pas sur l'histoire de Roland Mesnier. Il est d'ailleurs dommage que de ne pas avoir davantage de photographies des réalisations, dont certaines semblaient grandioses. Il faudra se contenter de son imagination, et de descriptions au secret frustrant. Le style agréable des deux compère complète le plaisir de cette lecture, qui invite à mettre la main à la pâte avec les recettes préférées des présidents. De quoi améliorer l'ordinaire, en servant des cookies au chocolat, dessert préféré de George Bush Sr !

...

...ah ben oui, d'un coup, ça calme. Mais vous pouvez aussi essayer la mousse au chocolat et gingembre confit chère à Reagan, si le coeur vous en dit.

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