8.5/10Shining

/ Critique - écrit par Otis, le 03/09/2006
Notre verdict : 8.5/10 - TROMAL ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 5 minute(s) - 9 réactions

Professeur, Jack Torrance voit en ce séjour à l'hôtel Overlook, pour la période hivernale, une excellente opportunité de prouver à sa famille qu'il est un bon père et que son passé alcoolique ne reflète pas sa véritable personnalité. C'est aussi l'occasion de rebondir dans l'écriture avec son envie de finir une pièce de théâtre. Retrouver des ambitions et un sens à la vie sont les principaux atouts de ce séjour pour Jack, Wendy... mais pas pour Danny, leur jeune fils qui devine l'avenir grâce à son don de médium. L'endroit devient de plus en plus repoussant et le masque tombe...

« VOUS N'ÊTES QUE DES FANTÔMES ! VOUS N'EXISTEZ PAS ! »

Lorsqu'on parle de Shining, c'est indubitablement l'oeuvre de Kubrick qui frappe en premier les esprits. Ce génie du cinéma a complètement surpassé le roman original, de sorte à en trahir sa véritable version. Car le Shining de Kubrick n'a rien à voir avec celui de King. Kubrick s'est intéressé à une folie claustrophobe tandis que l'autre génie de l'horreur s'est concentré sur l'impact psychologique de ses personnages : un homme marqué par son passé alcoolique, une mère déchirée qui ne sait plus où elle en est ("je divorce ou je ne divorce pas ?") puis un enfant marginal qui se nourrit quelque peu de Carrie grâce à son don de médium, ce fameux "Shining" qui illumine encore nos pensées de lecteurs.

Aussi, les scènes du film peuvent paraître plus originales que celles du livre. Bien sûr notre imagination fait le reste mais une fois qu'on a vu le film, on ne peut se passer d'attendre avec impatience la marée de sang qui surgit de l'ascenseur. On est vite déçus. Non, King manoeuvre d'une plume toujours aussi alléchante ses propres scènes, elles-mêmes mémorables. Il s'agit donc d'un duel au K par K. Affirmer que le roman est long à démarrer suscite toutefois une certaine controverse. Il s'agit pour King de "bâtir son terrain" sur ces 200 premières pages : telle est la technique pour retenir les nerfs du lecteur qui s'attendrait au fil des pages à ce que Kubrick lui aurait montré.


Sournois, on pose le défi à King : "Alors ton roman sera-t-il meilleur que le chef-d'oeuvre de Kubrick ? Eh bien prouve-le moi !" Voilà pourquoi lire en premier le livre est le meilleur remède pour ne pas en sortir déçu. Au coeur du roman, nous découvrons petit à petit le talent propre à l'auteur : le souci de créer une psychologie, un style ordonné et efficace, aux teintes poétiques. Niveau fantastique, King respecte la tradition gothique avec le mythe de la maison hantée et ses thèmes qui souvent l'accompagnent ; mais il y joint une agitation psychologique, sauvant l'histoire de sa sécheresse allégorique. Ses explorations du monde de l'horreur sont bien amenées et contribuent à instiguer un climat stressant, dépourvu d'ornements. Le motif du double, le don de Danny, les conversations télépathiques, les jeux mentaux renferment une nouveauté travaillée à fond et constituent l'unité d'angle de ces 572 pages.

En tous les cas, on pourra se consoler en appréciant l'attention (discutable ou non selon les fans) de Kubrick envers ce roman plus classique que révolutionnaire.
L'écrivain nous présente donc un récit à part, inscrit dans le temps et le panthéon des chefs-d'oeuvre, qui a donné lieu à de sérieuses études ; il faut en voir dernièrement pour preuve l'analyse, fort intéressante, de Denis Labbé et de Gilbert Millet, parue dans la collection Résonances.
Si vous voulez lire un livre sur les maisons hantées, Shining est au-dessus du lot. Si vous recherchez une histoire attachante qui brosse les réactions d'une famille américaine moyenne, vous serez agréablement surpris. Tout est fait pour faire de Shining un chef-d'oeuvre intimiste de la littérature non seulement fantastique mais générale. King fera mieux. Cela reste un incontournable.

Un petit souci d'adaptation ?

Shining est sûrement l'un des plus grands chefs-d'oeuvre du cinéma fantastique et suscite directement le problème de son adaptation. Trahie pour certains, fidèle dans l'esprit pour d'autres, les rigoristes et les laxistes de King ne cesseront de se disputer la question ; il reste que cette adaptation de Kubrick aura eu le mérite de hausser le prestige de l'écrivain. Or, ce serait user d'un faux caprice que de chicaner pour une adaptation non (peu ?) fidèle au récit d'origine : autant baisser la note de Psychose du seul fait que Sir Alfred Hitchcock ne respecte guère le génial roman de Bloch - et les lecteurs concernés savent bien qu'il le dénature ce roman, Bloch le premier !


Si on décide de décortiquer les deux oeuvres, on pourra trouver la fin du film nettement plus intéressante que celle du roman ; il faut bien comprendre, je pense, qu'un socle visuel sera toujours différent d'un support écrit. Un cinéaste n'est pas l'esclave d'une trame qu'il a décidé d'adapter. Il y a la vision de Kubrick et celle de King : alors que King s'accroche sur l'univers mouvementé d'une petite famille qui éclate peu à peu, Kubrick s'est orienté sur la folie qui peut résulter d'un confinement dans un espace - non plus serré et étouffant mais dépourvu de réelles limites ; à ce propos, l'exemple du "modèle miniature du labyrinthe" est un coup de génie en matière de réalisation : l'esprit s'égare et ses ondulations sont matérialisées à la fin, telle une prophétie - et non une ficelle scénaristique - sonnant comme un véritable coup de maître qui peut, sinon mieux, remplacer "la scène des buissons" du livre. Parce qu'ici, nous parlons bien de prophétie : le portrait de Jack Torrance avec son sourire, à la fin, est glaçant à souhait et reste une des chutes les plus sublimes du cinéma. L'Effet est là, l'esprit du roman est sauf : provoquer un climat stressant. Le reste, le don de Danny, des scènes précises (la voix du père dans l'auto-radio, les buissons) et ce qui faisait l'originalité du roman, ne sont peu voire pas présents, c'est certain. Mais cela n'empêchera pas ce film de réussir à provoquer un climat intense, bariolé, violent, brutal comme un opéra de terreur qui illumine en tout plan. Pour les rigoristes, je leur conseille de jeter un coup d'oeil - si ce n'est déjà fait - sur le téléfilm de Mick Garris intitulé Shining, Les Couloirs de la peur : l'intrigue accuse des rétrospectives, elle est trop étirée, trop fidèle, dénuée de toute ambiance enfiévrée ; il demeure néanmoins un brillant exemple pour comprendre ce problème d'adaptation. Parfois, il faut savoir faire preuve de sacrifices et Kubrick le savait parfaitement.

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