8/10Roadmaster

/ Critique - écrit par Lestat, le 08/09/2004
Notre verdict : 8/10 - 22, v'la le King (Ecrivez votre critique)

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Statler, Pennsylvanie. La compagnie D de la police de la route accueille le jeune Ned Wilcox, dont le défunt père, Curt, était l'un des éléments les plus brillants. La Compagnie D, c'était la fierté de son père, peut-être même sa seconde famille. Son obsession, aussi. Dans le hangar B trône toujours le secret qu'il gardait jalousement avec ses collègues depuis 1979, alors qu'il n'était qu'une jeune recrue. A présent, c'est au tour de Ned d'être dans la confidence : chacun leur tour, les membres de la compagnie D vont lui raconter l'histoire de cette Buick qui apparut subitement devant les pompes d'une station service, conduite par un homme en noir dont on ne retrouvera jamais la trace. Cette Buick qui n'a rien d'une Buick...

Stephen King avait annoncé sa retraite, l'an dernier. Et l'année d'avant, aussi. Et ça n'a pas empêché ce gros farceur de sortir son ouvrage annuel, après l'inégal recueil Tout est Fatal. Un Stephen King par an, vers l'automne, c'est un peu comme retrouver régulièrement un vieux copain ou voir les feuilles qui commencent à tomber : ça fait plaisir et surtout, ça fait partie des meubles. Roadmaster tient pourtant du roman miraculé, manquant de s'achever en cours d'écriture pour cause de décès. 1999 : le citoyen King, surmonté de sa casquette de base-ball, traverse une route de Lewiston, Maine, sans penser à grand chose. En face, un camion aura la même idée... Le maître du macabre en sera quitte pour une bonne frousse et une paire de béquilles, mais il s'en est fallu de peu pour qu'il n'aille vérifier par lui-même ses théories sur l'Au-Delà. Etrangement prémonitoire apparaît ce Roadmaster, livre parlant de mécanique, d'accidents de la route, de chauffards imbibés et de piétons imprudents.

Nous sommes en Pennsylvanie, donc, chose assez rare pour être soulevée. Il est peu fréquent que dans son écriture, King quitte le Maine qu'il chérit tant, et quand on sait que Shining se situait en plein Colorado et la saga de la Tour Sombre dans un monde où Mad Max aurait été tourné par Sergio Leone, il est pertinent de se dire que l'on est pas à l'abris d'un futur classique. Il faut avouer qu'une fois de plus, le dépaysement a du bon. Mais pas du côté que l'on croit.
L'oeuvre de Stephen King laisse apparaître deux visages distincts de l'auteur. Le King amoureux de Lovecraft, de Bierce ou des Contes de la Crypte, se plaisant à partir dans les horreurs enfouies, sanglantes et toujours pessimistes. L'autre King est celui de Différentes Saisons, ou de La Petite Fille qui aimait Tom Gordon : celui qui brosses des portraits, parle de l'humain, de son enfance, de ses souvenirs... Paradoxalement, c'est toujours dans les moments les plus touchants et intimistes que King dévoile le plus de son immense talent d'écrivain. Tous les vampires et démons du monde ne sont rien face à cette fausse autobiographie qu'est Le Corps. Et sous la plume de King, il n'y a rien de plus passionnant que de lire Andy Dufresne se battre pour développer sa bibliothèque carcérale (Rita Hayworth ou la Rédemption de Shawshank). Dans Roadmaster, King s'intéresse de près aux hommes en gris, ces policiers de la route d'une compagnie fictive, affectée à une ville qui n'existe pas. Entre sens du devoir, grosses rigolades, accidents tragiques et risques du métier, c'est une plongée dans tout un micro-univers que nous sert l'écrivain. Très documenté, Roadmaster fourmille de scènes du quotidien, d'anecdotes croustillantes ou au contraire épouvantables et de personnages atypiques et attachants. Réaliste et prenant, ce voyage est certainement ce qui tient tout le livre et fait de Roadmaster un ouvrage que l'on ne lâche pas facilement.

A côté de celà, King se rappelle soudain qu'il est un écrivain d'horreur. D'où cette Buick mystérieuse. Qu'est-elle en réalité ? La Compagnie D et le lecteur ne le sauront jamais. Ce sont deux romans qui se construisent soudain : un excellent documentaire sur un métier de mauvaise réputation et un roman d'horreur pas très intéressant qui finira par se brider de lui-même. On comprend néanmoins ce que King a essayé de faire : trouver un équilibre entre réel et imaginaire, expliquer que pour ses héros, ces hommes de Loi, le devoir et le plausible passe avant tout. Comme c'est un bon écrivain, il y est arrivé : les histoires de la Buick enquiquinent, celles de la Compagnie D tiennent en haleine. Le mélange ainsi obtenu rappelle un épisode des Sopranos dans lequel un inconscient aurait glissé des rushes de série Z. Comme dans tout bon King, il y a un suspense délicieux, des séquences où l'auteur va parfois très loin dans son art. Mais malgré tout, rien pour venir contrebalancer Eddie Jacubois avançant à pas lents vers le pick-up Ford, garé tant bien que mal par son conducteur drogué.

A trop vouloir bien faire en multipliant les registres, Stephen King a créé ce qui restera la grande force et la grande faiblesse de Roadmaster. Il aura fait mieux, indéniablement. Il aura fait pire aussi, c'est incontestable. Dans tous les cas de figure, ce dernier roman rassure après ce que fut Tout est Fatal et tout en fin de carrière soit-il, l'auteur prouve qu'il a toujours des cartouches. A lire, ne serait-ce que pour apprendre comment l'agent George Stankowski devint un héros...

Reste la question à 3 millions d'exemplaires : est-ce ou n'est-ce pas le dernier Stephen King à voir le jour ? Réponse l'an prochain. Moi je serai là. J'espère que lui aussi...

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