Rétro-lecture - Diderot le sarcastique

/ Article - écrit par iscarioth, le 25/08/2007

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18ème siècle : l'ère des Lumières. Petits lecteurs que nous sommes, c'est avec la plus forte propension à l'humilité et au respect que l'on aborde cette période faste de la littérature. Au révolutionnaire du fond - la philosophie des Diderot, Voltaire et autres Rousseau - il faut ajouter le sublime de la forme : un vocabulaire pesé et élégant, avec comme liant ces conjugaisons élaborées ; conditionnel passé ou subjonctif plus-que-parfait (que j'eusse...).

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Denis Diderot
Cette époque, à des millénaires plus encore qu'à des centaines d'années de nous, nous peinons à la ressentir comme chaude, familière. Le respect impose la distanciation. Pourtant, les hommes changent peu et les sensations de familiarité peuvent surprendre. L'humour est le terrain sur lequel cette impression de recul vole le plus en éclat.

Denis Diderot et Jean-Jacques Rousseau sont des piliers de notre patrimoine culturel. Des philosophes qui rayonnent de leur influence jusqu'à nous avec le plus grand des éclats. De leur temps, les deux hommes ont pourtant été des « tous petits ». L'un est fils d'un coutelier de province, l'autre enfant d'un ouvrier de Genève. Tous deux mettent de très longues années à percer à Paris, dans le milieu très fermé et racé de la littérature. Fin des années 1750, les deux hommes, amis de longue date, se brouillent. Rousseau est parti en ermitage, il vit reclus et, d'une peur presque paranoïaque, se vexe facilement des moqueries qu'il croit deviner de ses amis parisiens... Diderot, dans son ouvrage Le Fils Naturel, s'en prend aux ermites et s'oppose par là à son ami Jean-Jacques, à qui il écrit, en mars 1757, comme pour s'excuser :

« Je vous demande pardon de ce que je vous dis sur la solitude où vous vivez. Je ne vous en avais pas encore parlé. Oubliez ce que je vous en dis, et soyez sûr que je ne vous en parlerai plus. Adieu, le Citoyen ! C'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite. »

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Jean-Jacques Rousseau
Devant cette correspondance, on reste bouche bée. La puissance caustique et la force ironique déployées par Diderot semblent anachroniques, tant il est encore possible, aujourd'hui, d'entendre ce genre de sentences assassines dans n'importe quelle conversation. On pourrait même théâtraliser ce courrier, transformer cette prose en une conclusion de dialogue percutante et acide...

« Adieu, le Citoyen ! ». Cette conclusion faite, on s'imagine fort bien notre grand personnage se lever, enfiler son manteau, se diriger vers la sortie d'un air humble et repentant, étouffant chaque bruit et refermant derrière lui la porte en prenant garde de ne pas en faire grincer les gonds. Laissé là, dans ce bref silence, on imagine tout aussi bien Jean-Jacques, assis à table, encore sous le poids des mots et épris du plus noble des sentiments de pardon. D'un bruit sec, la porte s'agite à nouveau : c'est Denis, le sourire vengeur aux lèvres, presque sadique, qui passe sa tête par l'entrebâillement et lance : « C'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite ». Vlan ! Le petit diable s'en retourne sur la pointe des pieds, ne pouvant s'empêcher de laisser échapper un ricanement moqueur....

 

Eh oui, on a tort de considérer la jouissive virulence des sarcasmes comme une invention de notre temps. Autre trace amusante du tempérament de Diderot, la définition bien singulière qu'il fait d'une plante tropicale pour les besoins de L'Encyclopédie, sa monumentale œuvre, codirigée avec D'Alembert :

« Aguaxima - Plante du Brésil et des îles de l'Amérique méridionale. Voilà tout ce qu'on nous en dit : et je demanderais volontiers pour qui de telles descriptions sont faites. Ce ne peut être pour les naturels du pays, qui vraisemblablement connaissent plus de caractères de l'aguaxima que cette description n'en renferme, et à qui on n'a pas besoin d'apprendre que l'aguaxima naît dans leur pays. C'est comme si l'on disait à un Français que le poirier est un arbre qui croît en France, en Allemagne, etc. Ce n'est pas non plus pour nous ; car que nous importe qu'il y ait au Brésil un arbre appelé aguaxima, si nous n'en savons que le nom ? A quoi sert ce nom ? Il laisse les ignorants tels qu'ils sont ; il n'apprend rien aux autres : s'il m'arrive donc de faire mention de cette plante, et de plusieurs autres aussi mal caractérisées, c'est par condescendance pour certains lecteurs qui aiment mieux ne rien trouver dans un article de dictionnaire, ou même n'y trouver qu'une sottise, que de ne point trouver d'article du tout ».

Denis Diderot se place ici en opposition avec l'érudit pédant, celui pour qui la culture est une arme de dénomination sociale plutôt qu'un bienfait à propager au plus grand nombre. On imagine mal, aujourd'hui, le contributeur à une Encyclopédie, qu'elle soit légère et dépareillée comme Wikipédia ou scientifique et millimétrée comme la grande Encyclopédie Larousse, se permettre ce genre de digression polémique.

A tantôt, pour d'autres rétro-lectures !

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