7.5/10Le Retour du Parrain

/ Critique - écrit par Lestat, le 23/10/2005
Notre verdict : 7.5/10 - Mafia Blues (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 5 minute(s) - 1 réaction

Roman à succès, trilogie légendaire au cinéma, inspirateur d'une pelletée de films voir de certaines expressions passées dans le langage de tout un chacun ("je lui ferai une offre qu'il ne pourra pas refuser"), le Parrain est devenu une sorte d'institution. La raison d'un tel succès, si tant est qu'il soit utile de l'expliquer, réside sans doute dans une dualité de ton, un mélange d'imagerie et de véracité, jouant autant sur le terrain du fantasme populaire de la Cosa Nostra, faisant du crime organisé une sorte d'organisation noble et paternaliste aux règles strictes relevant d'un code d'honneur, que du document/réalité à peine voilé -des liens de la Mafia avec la politique et le Vatican jusqu'au personnage de Johnny Fontane, chanteur décalqué de Frank Sinatra, connu pour ses liens supposés avec le Milieu-. Impensable à priori de s'attaquer de front à un tel mastodonte. Et pourtant, un certain Mark Winegardner a tenté le coup, osant la suite. Le Retour du Parrain est le résultat, paru chez Flammarion dans une belle couverture reprenant la célèbre affiche du film. Quand à savoir si l'auteur mérite qu'on lui embrasse sa bague ou qu'on lui confectionne un manteau de ciment, c'est ce que nous allons voir de suite.

Pour apprécier pleinement le Retour du Parrain, il faut au minimum avoir vu les trois films de Coppola, cela tout simplement parce que le livre s'y rattache directement, mais aussi pour plusieurs raisons. Tout d'abord pour avoir une base de référence. En effet, si Mark Winegardner nous propose en début d'ouvrage, une échelle de temps et une présentation sommaire de l'organisation Corleone, amis et rivaux, il ne s'attarde que très peu sur les descriptions physiques de chacun. Choix compréhensible avec de tels aïeux cinématographiques, et surtout, choix lucide. Car pour qui a vu les films, Winegardner aurait beau s'épancher des pages durant sur les cheveux gominés de Michael Corleone que ce dernier aurait toujours la tête d'Al Pacino. Tout comme Tom Hagen sera toujours Robert Duvall et Pete Clemenza l'homme trapu qui assassine Carlo Rizzi. Ensuite, Le Retour du Parrain n'est pas exempt de clins d'oeils, parfois une simple phrase, qui ne prendront donc leurs saveurs qu'en connaissance de cause. Enfin, et c'est bien là le point le plus important, Le Retour du Parrain n'est pas véritablement une suite. Situé chronologiquement entre le Parrain et le Parrain III, et s'intéressant au "trou" entre le Parrain et le Parrain II, le Retour du Parrain, tout en ayant une intrigue propre, fait figure d'ouvrage de complément ou d'appoint autour du deuxième volet de la trilogie de Coppola, qu'il précède et traverse. Ce dernier point plus qu'un autre nécessiterai presque de lire l'ouvrage en parallèle d'un visionnage dudit épisode, tant le Retour du Parrain s'y imbrique bien.

Plus qu'un polar mafieux, le Retour du Parrain serait plutôt une chronique un peu fleuve, suivant des personnages bien connus ou non. Winegardner s'attache bien sur à Michael Corleone, qui prend sous sa plume l'aspect d'un homme cherchant plus que tout à réaliser son rêve : inscrire les activités de la famille Corleone dans la légalité. De là, c'est un long déroulement qui nous attends, sept ans où nous suivrons les jeux de pouvoir de Michael Corleone, des magouilles politiques, des executions sommaires, la migration des Corleone de Las Vegas (fin du Parrain) au Lac Tahoe (début du Parrain II), détail non-explicité du film de Coppola, et à la manière de ce dernier pour Vito, l'enfance et le passé militaire du nouveau Don, dévoilant son statut au sein de sa famille et ses relations parfois conflictuelles avec son père. Au fil des pages apparaissent Kay Corleone et son mariage qui bat de l'aîle, Tom Hagen, qui gagne en développement, les enfants de Sonny Corleone, un Johnny Fontane en plein come-back, Hyman Roth, Pete Clemenza, dont la mort, rapidement évoquée dans le Parrain II nous sera ici détaillée, ou encore Fredo Corleone. Fredo Corleone qui contre toute attente finira par partager avec Michael le premier rôle du roman. Nous distingons un homme vivant dans l'ombre de sa famille, cherchant à s'affirmer sans jamais vraiment y arriver. Un Fredo que l'on découvre homosexuel refoulé, ridiculisé par ses compagnes. Le looser devient un personnage attachant et finalement touchant. Quand à certains évènements du Parrain II le concernant, le Retour du Parrain nous donne enfin l'explication, au cours des meilleures pages du roman, où les mots finissent soudain par rejouer les scènes de Coppola. Le Retour du Parrain introduit enfin un nouveau personnage, complètement extérieur au Parrain, Nick Geraci. Un second couteau, ancien boxeur partagé par deux Familles, qui assure le coeur de l'intrigue. De quoi s'agit-il et pourquoi, c'est à vous de le découvrir.

Michael Corleone, le jeune Parrain, froid et ambitieux. Vincent Forlenza, dit "le Juif", un Don malade vivant reclu sur une île fortifiée. Louis "Tête de bite" Russo, le boss de Chicago, l'Ambassadeur Shea, un vieux bonhomme qui aime à pratiquer le naturisme...Autant de personnages pittoresques et décadents. Décadence, le mot est lâché. Si le Retour du Parrain peut rébuter, c'est dans sa tonalité globale. En fait de Parrain, l'ambiance générale du roman pourrait s'approcher de la deuxième partie des Affranchis, de Scorcese. Quelque chose de froid, de glauque, où évoluent des hommes presque caricaturaux, complètement à l'opposée de la Mafia glorieuse et reluisante que l'on peut trouver au cinéma -dont Coppola- ou dans les romans. Cette approche-ci de la Mafia ne transparaît que très peu dans le Retour du Parrain, ressurgissant par exemple à l'occasion d'une cérémonie qui pour le coup parait bien désuète. Sexe, violence, argent, magouilles, le quotidien de la Cosa Nostra apparaît sombre, sale, étouffé sous sa tradition et sa richesse et où l'amitié ne sert plus qu'à se tirer dans le dos. Déprimant. Ceci explique-t-il cela, le style de Mark Winegardner n'est pas très flamboyant, tout juste efficace. Si à sa décharge, il n'est pas aisé de faire des phrases échevelées avec les machiavéliques coups tordus qui ponctuent le livre, on peut être déçu de ne pas retrouver une certaine noblesse dans l'écriture, quelque chose de moins cru, de finalement plus cohérent avec l'aura des films de Coppola. Mais il faut compter avec la contrepartie du parti-pris avant d'y voir un réel défaut, même si il est clair qu'il y a meilleur écrivain que Mark Winegardner. A ce propos, toujours au rayon des regrets, citons les passages assez lourds traitant des années étudiantes de Kathy et Francesca Corleone, essentiels pour la suite, mais paradoxalement sans grand intérêts.

Sorti de quelques déceptions, le Retour du Parrain est un roman solide qui est avant tout une bonne extension aux films de Coppola -pour ce qui est de Mario Puzzo, je ne saurais comparer-. Pas toujours intéressant mais parfois passionnant, le Retour du Parrain est un roman à l'intrigue tortueuse, parfois tragique, qui joue avec des personnages cultes avec une certaine intelligence, tout en se montrant audacieux et cultivant toujours une part de mystère. Car l'auteur n'a heureusement pas tout dit. Il reste des choses à éclaricir, notamment le personnage de Frankie Pentangeli, qui apparait au début du Parrain II à la tête de la Famille Corleone. Une autre histoire qu'il reste à conter. Quand à savoir si le Retour du Parrain aura l'impact de ses prédécesseurs, l'avenir nous le dira. En attendant, il reste une bonne surprise, ce qui n'était pas gagné d'avance.

A découvrir
American tabloïd
American tabloïd
Mathieu Gaborit - Interview
Mathieu Gaborit - Interview
Lune seule le sait (La)
Lune seule le sait (La)