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8/10La rééducation sentimentale - Emma Cavalier

/ Critique - écrit par C.Saffy, le 16/09/2013
Notre verdict : 8/10 - Les grandes manoeuvres. (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

On avait quitté Emma Cavalier en 2011 sur Le Manoir, une histoire d’amour BDSM belle et envoûtante – et à ce jour toujours épuisée, on ignore quand elle sera republiée. Les lecteurs qui ont pu y goûter le savent : l’auteur y faisait preuve d’une audace et d’une ambition romanesque souvent délaissées dans le domaine de la littérature érotique SM. Ouvrir La rééducation sentimentale deux ans après et se retrouver dans une romance urbaine, parisienne, presque « normale » pourra donc surprendre. D’autant que le résumé, hautement estampillé « romance sentimentale » ferait presque craindre de s’embarquer pour de la littérature girly à mort.

Pourtant si quelque chose différencie Camille Damien des héroïnes de chick-lit ou de romantica, c’est son statut, quasi-tabou dans ce type de littérature : une jeune maman qui vit avec sa fille de trois ans, dernier souvenir d’un divorce consommé avec Laurent. Un homme aux allures de gendre parfait, médecin, bien comme il faut, tellement raisonnable. En somme ennuyeux comme la pluie et trop souvent indisponible de par son métier. L’antienne usée jusqu’à la corde « maman ou putain ? » vole donc en éclats sous la plume d’Emma Cavalier et remet enfin les choses à leur place : son héroïne est mère et femme, l’un n’empêchant pas l’autre. Loin d’être escamotée dans l’histoire, la petite Soline en fait pleinement partie et ne cherche ni à masquer, ni à maquiller la réalité de cette existence. Camille a de plus fort à faire avec son emploi d’assistante aux Editions de La Martingale où, déjà trop absorbée par un quotidien épuisant, elle n’a plus la force de se battre vraiment pour faire reconnaître ses compétences à sa juste valeur. Ayant le sentiment de n’être qu’un instrument qu’on prend et qu’on range pour exécuter tout un tas de menues besognes, elle ne peut que grogner d’exaspération quand on l’envoie au débotté déposer un contrat chez un auteur prestigieux spécialiste de la culture grecque… et nouveau venu dans l’écurie de La Martingale arraché de haute lutte.

Si les héroïnes de chick-lit sont souvent des gaffeuses qui ne peuvent que s’étaler par terre devant l’homme de leur vie ou lui renverser du café sur le pantalon, Camille, elle, a droit à une entrée en matière autrement plus salée quand elle découvre Antoine Manœuvre pour la première fois. Car le contenu de son sac se répandra aux pieds de son futur chevalier baisant, y faisant rouler une paire de boules de geisha flambant neuve offerte une heure plus tôt au déjeuner par son amie Magali. Ce petit incident donnera immédiatement le ton de la relation entre les deux personnages : Manœuvre, libertin assumé et jouisseur ne peut ignorer un tel accessoire, Camille qui lui tend les contrats en ayant été avertie de sa réputation, brûle de gêne et de trouble en sachant qu’il en a assez vu pour aiguiser son appétit. Car Antoine ne demande pas la permission, ne pose pas de questions : il se contente d’agir, de prendre. Ce qui rend cet homme si érotique, ce n’est pas - comme ailleurs - un membre turgescent, une domination de pacotille, ou des possessions matérielles. C’est une inébranlable confiance en soi qui emporte tout sur son passage. Car si Antoine prend, il donne au centuple, ne cherchant qu’à pousser Camille à dépasser craintes et idées préconçues. Ayant assez vécu pour être au-dessus des notions de jalousie ou de honte, on le verra non seulement amener Camille à la redécouverte de son corps, à aller au bout de ses envies, mais aussi à les comprendre, les deviner, les devancer. Et quand il l’encourage à coucher avec d’autres hommes, loin de se sentir en rivalité, il transforme le tout en jeu épistolaire permettant aux deux amants de s’exciter à distance quand Antoine doit s’absenter de quelques temps en Grèce pour terminer un chantier de fouilles archéologiques.

La marque de fabrique d’Emma Cavalier, c’est la capacité avec laquelle elle plonge dans les clichés et les figures imposées pour mieux les tordre, les détourner et leur donner un aspect tangible et vibrant. Car même en égrenant les incontournables de la littérature érotique – sexe effréné qui laisse pantelant, découverte de l’échangisme et de la bisexualité, séquence en sauna libertin et même soirée couguar avec petit jeune à la clé pour ouvrir le roman – l’auteur arrive à y injecter assez de gourmandise sans forfanterie pour leur donner un aspect inédit. Et si on évite le SM pur et dur, les lecteurs du Manoir retrouveront, malgré tout, ça et là quelques jeux érotiques teintés de domination et de soumission guidés par un esprit ludique et même joyeux.

Camille et Antoine sont par ailleurs entourés par une palette de personnages – Eric et Xavier, les imbuvables et bouffis d’orgueil supérieurs de Camille, Estelle et Thibaut, le « couple idéal » qui apaise Camille dans ses moments de doutes, ou encore Magali la copine pseudo-libérée mais vraie garce – correspondant tous en apparence à des stéréotypes, mais assez bien incarnés pour nous rappeler à chacun une connaissance proche. Même quand on craint de voir arriver les inévitables pièges grossiers de la comédie romantique – quiproquos, grosses engueulades, blessures d’ego et chagrin dévastateur – Emma Cavalier trouve moyen d’en tirer parti pour avancer à pattes de velours. Notamment quand, loin d'enfermer Camille dans une oisive vie dorée où il règne en seigneur et maître, Antoine la pousse à se réaliser dans son travail et aller au-delà de ce qu'on attend d'elle en posant ses règles et conditions.

Bref une belle lecture que cette Rééducation sentimentale qui en dépit de son titre digne d’un article de presse féminine est un bel hymne à la découverte de ses désirs et du dépassement de ses principes. Tout ce qui – en somme – était déjà le fer de lance du Manoir

Par ailleurs, on pourra télécharger - gratuitement, oui ! - la nouvelle Baku, qui présente deux personnages secondaires de La rééducation sentimentale et permet de faire le lien d'une heureuse manière entre le premier et le deuxième roman de l'auteur:

http://fr.feedbooks.com/userbook/31772/baku

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