7/10Quand minuit sonne...

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 31/05/2009
Notre verdict : 7/10 - ... la vie bouillonne. (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 2 réactions

L’intérêt de cet album tout en volume et à l'ambiance mystérieuse, réside davantage dans le soin de ses décors et de ses prises de vues que dans l’histoire elle-même.

Quand Minuit sonne, soudain la lumière se fait, et une multitude de petits personnages, d’objets hétéroclites prennent vie dans une pièce initialement sombre et déserte. Histoire quelque peu classique, difficile d’oublier la jolie fresque de Noël fondée sur cette même trame, le Casse Noisette. Sauf qu’ici, il est en fait question d’une histoire traditionnelle très célèbre en Corée, et que notre aventure s’inscrit dans une temporalité moins symbolique, plus ordinaire. Tout comme le propos du récit en lui-même, d’ailleurs.

Petite figurine stoïque et impassible, alors que rien ne bouge dans une pièce en apparence bien commune - un bureau, un débarras peut-être ? – Monsieur est assis au milieu d’autres bibelots anodins et couverts de poussière, sur ce qui s’avère être un secrétaire. Mais soudain, sur la petite horloge vétuste, minuit sonne, Monsieur se « réveille », et descend de son habitat de fortune, pour se retrouver… dans la rue. Oui, sur ce simple meuble d’époque, des petits décors en bois et en papier sont apparus, et tout semble avoir pris vie, au même titre que notre protagoniste. Monsieur trouve alors, au milieu de la « place du marché », une pièce de monnaie abandonnée. Il s’achète alors deux gâteaux de riz, et malgré les moult personnages affamés rencontrés, il refuse de partager… jusqu’à croiser plus malin que lui.

illustration de In-Gang
Illustration de In-Gang, tirée de
Quand minuit sonne, de In-Gang.
Editions Didier Jeunesse, Paris 2009
C’est sur ce conte très simpliste, très linéaire que se construit cet album clairement destinés aux plus jeunes. La répétition des situations et la réplique récurrente des personnages en est la preuve, puisqu’elle s’inscrit immédiatement dans l’esprit des tout-petits, et bâtit un suspense très simple à leur attention. La morale très rudimentaire (si tu es trop avare, gare aux représailles) fait légèrement penser à La Fontaine : le très jeune lecteur est ici invité à remettre en question ses (naturelles) petites manies égocentriques, et à partager spontanément.

Si le récit, même adressé aux petits, ne s’encombre pas de fioritures, les illustrations de In-Gang le complète par leur technique un peu plus fouillée. Cet illustrateur coréen est à la base un artiste plasticien qui aime notamment travailler le métal, et en mettant en scène ce conte traditionnel, il semble avoir donné corps à sa passion, et s’être particulièrement fait plaisir. L’utilisation de la maquette et des petits objets en volume fait irrémédiablement penser à l’album d’un compatriote, Les petits pains au nuage de Baek Hee-​Na, ou encore au très récent album, Patron et employé (…) illustré par Clotilde Perrin. Sauf que dans notre présent ouvrage, il s’agit davantage d’objets de récupération assemblés que d’illustrations en volume comme chez les précédents cités. On note toutefois la conception de petites maisons et personnages en bois peint, mais en règle générale, In-Gang donne plutôt l’impression d’être un (talentueux) recycleur de vieux objets. A l’opposé des deux autres exemples cités, l’univers du livre est volontairement rigide, presque immobile. Le mouvement, bien qu’il soit clairement décrit par la narration et même les positions des personnages, est moins palpable. On ressent sensiblement à chaque page que l’on est dans un monde d’objets inanimés, et que leur éveil est une étrangeté. Le design des personnages s’inscrit lui aussi dans une démarche assez minimaliste, les visages des figurines en papier mâché ou en plâtre sont à peu près semblables, parfois presque inexpressifs. Mais c’est aussi cette volontaire opposition entre immobilité et vie qui crée l’atmosphère particulière de cet album, un brin impénétrable, mystérieux.

Certains éléments sont mis en lumière grâce à l’ajustement des différentes profondeurs de champs, soulignant parfois plusieurs niveaux de lecture plus ou moins anecdotiques. Les points de vue plutôt frontaux alternent avec quelques vues en plongée qui créent une rupture avec la linéarité générale. Le travail de diversification de la typographie permet également de redonner vie à un composition générale assez monotone et à l'aspect figé des mises en scène : tantôt un encadré épuré en bas de page, tantôt une ligne narrative intégrée à l’image, tantôt la réplique récurrente des personnages, dans une police très graphique et faisant corps avec l’illustration, à la manière d’une bulle de bande dessinée.

L’intérêt de cet album, vous l’aurez compris, réside davantage dans le soin de ses décors et de ses prises de vues que dans l’histoire elle-même. Celle-ci plaira d’ailleurs sans conteste aux plus jeunes par la simplicité de son déroulement et par la diversité des personnages croisés. Les adultes, en revanche, s’intéresseront probablement davantage à l’œuvre pastique d’In-Gang, amateur de volume et  de matière, et dont cet album est la démonstration visible.

 

A découvrir
Roue du temps (La)
Roue du temps (La)
Journal de Kurt Cobain (Le)
Journal de Kurt Cobain (Le)
Laurent Kloetzer - Interview
Laurent Kloetzer - Interview