9.5/10La petite sirène

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 30/09/2012
Notre verdict : 9.5/10 - D'une rive à l'autre (Ecrivez votre critique)

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Pour une grande partie du public, La petite sirène est une créature aquatique rousse, prénommée Ariel et immortalisée par Walt Disney, ou encore prend l'aspect mignon d'une petite fille-poisson dans Ponyo sur la falaise de Miyazaki. Intéressons-nous aujourd'hui à sa version d'origine, bien différente et beaucoup moins légère : celle de Hans Christian Andersen. Comme ce fut le cas dans L'histoire du soldat, ce nouvel opus de la collection « Contes musicaux » de Didier Jeunesse offre au jeune public (et aux adultes amateurs du genre) l'opportunité de découvrir plusieurs « oeuvres » en un seul ouvrage. Le texte original d'Andersen a été (ingénieusement) écourté pour l'occasion par les soins de Catherine Pallaro, et se retrouve conté par Natalie Dessay, d'ordinaire chanteuse d'opéra. Le récit est entrecoupé voire surplombé de la célèbre musique du Peer Gynt d'Edvard Grieg, ici détourné de son premier propos pour venir illustrer les moments-clefs de l'histoire de la demoiselle-poisson. Nous retrouvons enfin la touche picturale si particulière de Nathalie Novi, déjà présente dans L'Histoire du soldat.

La petite sirène
Illustration de Nathalie Novi, issue de La petite
sirène, texte d'Andersen, récit de Natalie Dessay,
musique de Grieg, Didier Jeunesse 2012
Aux premières notes de la partition de Grieg et aux premières phrases entonnées par Natalie Dessay, on ne parvient pas immédiatement à cerner combien cette version du conte restituera le sérieux, le mystérieux, la symbolique, la profondeur d'un récit que l'on connaît souvent comme édulcoré. Les thèmes brassés tout au long du récit se succèdent sous une forme narrative traditionnelle et accessible, mais résonnent en nous avec une étrange modernité : fantasme d'une autre vie/ d'un autre monde, premier désir amoureux, sacrifice, perte de l'innocence et de ses illusions. La voix de Natalie Dessay, plus connue comme instrument de chant lyrique, nous parvient sous une forme parlée tout aussi musicale et incarnée. Elle instille relief et corps à l'histoire et aux différents personnages d'un grain limpide qui s'accorde parfaitement à l'atmosphère en grande partie aquatique. Le dialogue engagé entre l'intonation claire et posée de la récitante et les envolées romantiques de Grieg nous apparaît rapidement comme une évidence. S'il fallait pinailler, on pourrait relever chez Natalie Dessay son traitement de la sorcière de la mer, un brin surjoué, manichéen et quelque peu éloigné de sa représentation illustrée (par une figure séduisante et ambigüe), mais il est aussitôt excusé par le fait que l'on doit pouvoir visualiser ce personnage même sans l'image.

La petite sirène
Illustration de Nathalie Novi, issue de La petite
sirène, texte d'Andersen, récit de Natalie Dessay,
Musique de Grieg, Didier Jeunesse 2012
Malgré l'emphase de l'interprétation qui la destine clairement et en priorité à un jeune public, cette vision du conte se révèle quasi mythologique et adulte, digne d'être qualifié comme alter-ego du récit homérique où Ulysse est confronté aux créatures hybrides. A ceci près que le point de vue est ici celui de la sirène, et qu'en lieu et place d'une entité malveillante, nous sommes face à une enfant qui rêve d'un ailleurs et se sent prête à tous les renoncements pour succomber à sa propre tentation. La violence et la noirceur du dénouement, ici restitué sous sa forme originale, détonne par ailleurs complètement de l'imagerie populaire que l'on en garde souvent grâce à (ou à cause de?) Disney. La moralité inhérente au genre est cependant modernisée : elle met davantage en lumière l'absence de rancune et le sacrifice qu'elle ne prône la punition d'un fantasme « contre-nature».

Le choix d'accompagner le récit de la musique de Peer Gynt était assez audacieux puisque sans rapport direct avec le conte d'Andersen, mais il se trouve étonnamment approprié. L'air intrigant et mystérieux composé par cette grande figure du Romantisme, aux accents tour à tour baroques, enjoués, et élégiaques, donne vie à l'innocence et l'intrépidité de la petite sirène. On sent littéralement tonner la menace de la tempête dans le côté martial et menaçant du morceau « L'orage ». La musique de Grieg insuffle également tout en subtilité sa force et sa langueur aux instants de mélancolie de la jeune fille. Notons que pour l'occasion, le compositeur Fabrice Pierre a retranscrit la partition originale de Peer Gynt, destinée initialement à un orchestre symphonique, en une pièce pour un ensemble de six instruments. Ce qui permet d'envelopper la narration d'une ambiance intimiste au plus proche des personnages et des situations tout en restant fidèle à l’œuvre originale.


La petite sirène
Illustration de Nathalie Novi, issue de La petite
sirène, texte d'Andersen, récit de Natalie Dessay,
musique de Grieg, Didier Jeunesse 2012
L'illustratrice Nathalie Novi offre, à ce contexte déjà très riche de musique et de mots, un regard nuancé, fort, et personnel. L'évocation de ses fonds marins surprend par son traitement proche d'un paysage terrestre (voire sylvestre), tandis que la diversité de ses cadrages privilégie tour à tour le théâtral, le chorégraphique ou encore l'intimité des scènes. Son coup de pinceau brut et sa palette vive, captant avec autant de virtuosité et de sensibilité les moments de liesse, de calme, d'angoisse ou de tristesse, donne autant de finesse aux lignes de visage, pourtant souvent suggérées, qu'aux grains de peau et aux textures des décors. De loin, l'illustration des sœurs sirènes au milieu des coraux et des coquillages fait penser à un ballet de fantômes au sein d'un mausolée chatoyant, constellé d'arbres sophistiqués. Fidèle à la complexité de l'iconographie aquatique, les textures des queues de sirène sont parsemés de motifs proches du divisionnisme ou d'un vêtement chez Klimt. Répondant aux nombreuses teintes et émotions de la musique de Grieg, l'atmosphère créée par Nathalie Novi se révèle aussi mystérieuse qu'elle fourmille de détails et de matières.

Cette nouvelle version de La petite Sirène offre une vision fidèle et majestueuse, entre tradition et modernité, de l’œuvre d'Andersen. On a grâce à elle la possibilité de jouir, dans le même recueil, de la musique mystérieuse de Peer Gynt, des silhouettes subtiles et des décors vivants et chatoyants de Nathalie Novi, et surtout de ce texte fort mis à la portée de tous, exhalant pourtant la violence et la mélancolie, tout cela porté par la voix cristalline et habitée de Natalie Dessay. Nous mettrions cependant l'album plutôt entre les mains d'un lectorat de plus de 6-7 ans, afin qu'il puisse capter les nuances et les sentiments divers qui traversent l'histoire, et surtout qu'il ne soit pas traumatisé par les passages crus ou sombres. Dans tous les cas, cette retranscription délivre une émotion palpable qui devrait toucher aussi bien les enfants que les adultes, et que vous pouvez choisir de prolonger lors de sa représentation à l'Opéra Comique de Paris les 16 et 17 décembre prochains.

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