8.5/10Le petit chaperon rouge : ou la petite fille aux habits de fer-blanc

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 13/10/2010
Notre verdict : 8.5/10 - Tire la chevillette, et la bobinette… (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 2 réactions

Version audacieuse à découvrir en parallèle de celles que nous connaissons déjà, Le petit chaperon rouge : ou la petite fille aux habits de fer blanc de Jean-Jacques Fdida offre une très intéressante alternative à ses prédécesseurs.

Une fois n'est pas coutume, nous nous retrouvons ici en présence d'un ouvrage qui de réputation et d'héritage culturel semble être destiné aux enfants... mais qui en réalité s'adresse à une palette beaucoup plus nuancée de lecteurs. Le petit chaperon rouge, comme on le sait, est un des contes du patrimoine classique, ses versions les plus célèbres étant immortalisées par Perrault (avec une issue « tragique ») et par les frères Grimm (avec une issue plus heureuse). La collection « Contes du temps d'avant Perrault » des éditions Didier Jeunesse nous présente ici une autre retranscription, sensiblement différente et authentique, audacieuse et équivoque, restituée par l'écriture particulière de Jean-Jacques Fdida, et teintée d'un langage singulier. L'illustrateur Régis Lejonc lui apporte sa résonance également mâtinée  de classique et d'étrangeté, le tout confiné dans un écrin élégant serti d'un médaillon très simple, presque aussi traditionnel que son contenu, comme un joli petit grimoire tout droit sorti d'une bibliothèque d'époque.

Illustration de Régis Lejonc
Illustration de Régis Lejonc
issue de Le petit chaperon rouge :
ou la petite fille aux habits de fer-blanc

texte de J.J. Fdida. Didier jeunesse, 2010
Pour resituer cette version par rapport à ses consœurs, l'histoire racontée par Jean-Jacques Fdida nous propose le parcours d'une jeune fille traversant étrangement plusieurs âges. Ce Petit chaperon rouge n'a rien d'enfantin ou de drôle comme en font état la plupart de ses alter ego, il aurait plutôt tendance à verser dans le sérieux ou le sombre, bien que son issue joue sur une note relativement ironique. La protagoniste ne se retrouve non pas égarée dans la forêt à cueillir des fleurs au lieu d'apporter une galette et du vin à sa grand-mère, mais confrontée, à sa rencontre avec le loup, à un choix entre deux chemins : celui des épingles (avec lesquelles on s'attife) et celui des aiguilles (avec lesquelles on tisse, et donc travaille). Plus choquant que dans les autres variantes, la demoiselle se verra par ailleurs invitée à consommer la viande et le sang de sa « Grand », et à se livrer devant le loup à un véritable effeuillage, d'autant plus déroutant qu'il est verbalisé. Même si les interprétations des autres versions soulevaient des sujets équivoques, aucune d'elles en soi n'avait semblé si crue, si troublante.

Selon la célèbre Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, chaque élément ou événement marquant des plus éminents contes de fées invoque une signification ou une interprétation liées aux questionnements et problèmes de l'enfance. Cette version du Petit chaperon rouge, gratifiée d'une extension qui en fait sa singularité : ou la petite fille aux habits de fer-blanc, ne déroge pas à la règle. Elle ratisse plusieurs thématiques, comme la relation conflictuelle avec le parent du même sexe (via l'opposition avec la mère), la difficulté à choisir sa voie de femme : le chemin des épingles / femme séductrice ; ou le chemin des aiguilles / femme ménagère. A travers ce dilemme, pourrait se poser la question trop évidente qui surplombe la plupart des propos moralisateurs mais nécessaires de la plupart des contes : le Bien et le Mal. Mais bien heureusement, le récit dépasse cette vision manichéenne et la chute fait triompher la force et la responsabilité du choix plus que le choix lui-même. Par son ton oscillant entre symbolique et violence crue, le conte évoque la méfiance à l'égard du monde adulte, la découverte d'un corps changeant, et la perte de l'innocence. Les allusions à une sexualité latente et tentatrice ne sont d'ailleurs pas épargnées par l'auteur, qui en joue même allégrement en se faufilant entre des expressions curieuses et des tournures hermétiques, empruntant au vieux français, et on imagine, à l'invention.

Illustration de Régis Lejonc
Illustration de Régis Lejonc
issue de Le petit chaperon rouge :
ou la petite fille aux habits de fer-blanc

texte de J.J. Fdida. Didier Jeunesse, 2010
L'illustrateur Régis Lejonc prend ici le parti de compléter cette vision  mystérieuse et grave, avec un graphisme en apparence très classique, presque théâtral : omniprésence du rouge qui rend justice à l'habit du personnage bien sûr, mais qui également suggère la perte de l'innocence et des illusions, le danger, le sang. Le traitement par touches de peinture douces, satinées, magnifiant le grain de peau de la jeune fille en pleine éclosion de la puberté, donne à l'ensemble une tonalité chaste, par moment plus sensuelle... exactement comme l'ambiguïté inhérente au conte. Certaines planches semblent renvoyer davantage à l'art des grands maîtres qu'à la plus « modeste » illustration pour enfants, comme la peinture romantique (Füssli) ou la peinture flamande (Vermeer). L'obscurité, les ombres occupent paradoxalement une présence imposante dans la plupart des compositions, menaçant à chaque page d'envelopper le petit chaperon rouge et le lecteur.  On perçoit précisément une influence d'ordre fantastique, presque hitchcockienne, dans cette image ne montrant que l'ombre portée du loup, par exemple. Tout au long de la lecture, l'atmosphère qui se dégage est tendue, pesante, et simultanément tapissée dans un confinement silencieux, par ses compositions fermées, posées, statiques - à l'exception de quelques scènes plus dynamiques qui dédramatisent le récit.

Version audacieuse à découvrir en parallèle de celles que nous connaissons déjà, Le petit chaperon rouge : ou la petite fille aux habits de fer-blanc de Jean-Jacques Fdida offre une très intéressante alternative à ses prédécesseurs. Les évocations suggestives, les tournures complexes et sophistiquées de l'auteur, et les illustrations fascinantes mais facilement troublantes voire impressionnantes de Régis Lejonc, destinent pour une fois cet ouvrage à un public plus âgé que de coutume. Je dirais même qu'il ferait le régal des adultes amoureux des contes traditionnels et des interprétations plus poussées. Mais c'est surtout un objet raffiné et élégant à transmettre, comme c'est le cas de sa version orale depuis plusieurs siècles déjà.

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