8/10Le petit bonhomme pané

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 09/02/2012
Notre verdict : 8/10 - L'âge dore (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

Vous connaissez certainement la petite blague qui fait fureur dans les cours de récré, fondée sur ce calembour vieux comme le monde : « Quel est le poisson le plus jeune du monde ? »… « Le poisson pas né ». Et bien Olivier Douzou (Boucle d'Or et les trois ours) a décidé de construire un récit, pas loin d’une sorte de délire surréaliste, autour de ce jeu de mot, et d’un petit bonhomme pané et pas né, en quête de son âge et surtout de moult autres jeux de langue et d’images à double sens. L’occasion de croiser les personnages atypiques et les paysages hauts en couleurs déployés par l’esprit toujours aussi fantaisiste de Frédérique Bertrand (Des ailes dans le dos).

Le petit bonhomme pané
Illustration de Frédérique Bertrand, issue
de Le petit bonhomme pané, texte d'Olivier
Douzou, Le Rouergue, 2011
La lecture s’amorce sur une volée de pages graphiques agrémentées de quelques lignes de texte où le ton est rapidement donné : il ne faudra pas chercher de vraie logique ou de bon sens dans cette histoire, où l’auteur Olivier Douzou a décidé de nous plonger sans distinction dans un voyage entre fond et forme. La narration-même fusionne avec son contenu, puisque les protagonistes se promènent manifestement dans l’objet livre : l’introduction du personnage éponyme le fait traverser les premières pages (blanches) comme il traversera chaque autre paysage de l’album. Et même si l’on consent que par nature, il n’est pas né… c’est pourtant bien de sa naissance qu’il est question de prime abord, et de sa rencontre avec un œuf et un croûton, qui lui donne sa personnalité si singulière, si dorée… de petit bonhomme pané. Vous l’aurez compris, entre anecdote culinaire et jeux de mots désopilants, l’auteur ne s’encombre pas de cohérence, et préfère accumuler les pieds de nez, jouant autant sur la déstructuration de son récit, de ses mots, de ses sonorités que sur la linéarité de la trame principale. Il multiplie les références aux proverbes sur le temps et l’âge (« pas né de la dernière pluie »…). Le protagoniste, « en panne de naissance » et en quête de son âge véritable, sera donc amené à rencontrer un arbre à yeux, puis la fleur de l’âge, ou encore à découvrir le château d’Anne Hiversère. Et pourtant, derrière ce voyage un brin surréaliste, se cache un questionnement un peu plus philosophique souvent préoccupant pour les plus jeunes, et esquissé avec légèreté : la recherche d’identité, autant que celle des origines ou de son avenir. Une interrogation évoquée en filigrane dans la rencontre entre l’arbre à yeux (aïeux), centenaire et symbole d’une généalogie infinie, et le petit bonhomme pané sans âge. Au fil de son périple, comme autant d’interludes participant de cet esprit ludique, s’égrènent les fourche langues et plus précisément les « pontines », référence à Claude Ponti et à son amour des jeux de mots et des associations d’idées. On pense également à l’humour décalé des histoires de Pef (et son prince de Motordu).

Le petit bonhomme pané
Illustration de Frédérique Bertrand,
issue de Le petit bonhomme pané,
texte d'Olivier Douzou, Le Rouergue
2011

Alternant de pages en pages entre le foisonnement de détails et d’éléments picturaux et le dépouillement graphique, Frédérique Bertrand contribue grandement à l’atmosphère résolument poétique de l’album. Complétant avec justesse les pontines et le périple lexical du petit bonhomme pané, par son coup de pinceau à la fois précis et charnu, elle donne autant à voir qu’à imaginer. Parfois dans le sillage d’un Où est Charlie ? , nos yeux se retrouvent perdus dans un amoncellement de petits éléments (des personnages dans l’arbre à yeux, des fleurs sur les montagnes, des bougies par centaines au château… ou encore une averse de zéros ?) où l’on recherche, médusés, la trace de ce petit bonhomme d’abord transparent ou plus proche d’une ombre (puisque pas né, faut-il le rappeler). Elle peint des paysages chaleureux où il fait bon se promener, jouant le jeu de la confusion entre racontant/ raconté, et faisant le lien entre l’espace et le temps qui pose question au protagoniste autant qu’au jeune lecteur (notamment dans la représentation de la montagne qui prend doucement la forme d’une carte géographique avec ses codes de lecture reconnaissables)

Pour éveiller les plus jeunes (à partir de 4 ou 5 ans, et d’autant plus les apprentis lecteurs) aux curiosités de la langue, accompagner leurs interrogations sur les années qui défilent, Le petit bonhomme pané fait l’effet d’une friandise fantaisiste. Le plaisir est d’autant plus palpable que l’on perçoit celui, évident, qu’ont éprouvé Olivier Douzou et Frédérique Bertrand en concevant cette petite fable improbable et colorée. Et par ailleurs, si l’on ignore qui de la poule ou l’œuf était là le premier, on devine qu’une rencontre avec l’œuf et le croûton n'est pas une finalité.

(oui, pour comprendre cette dernière phrase, il vous faudra lire l’album)

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