Peter Pan, c'est bien souvent pour tout un chacun un film de chez Disney qui a illuminé quelques heures de son enfance. Pour moi, c'est une bande dessinée de Loisel qu'il m'a fallu 3 ans pour lire de par sa violence et sa cruauté. Et depuis peu, c'est aussi un des meilleurs romans qu'il m'ait été donné de lire.
N'en déplaise aux emo-kids persuadés que le monde est moche, le roman de Barrie n'a que peu à voir avec la bande dessinée du même nom. N'en déplaise aux enfants attardés, le roman de Barrie n'a que peu à voir avec le dessin animé du même nom. N'en déplaise aux fans de Robin Williams, le roman de Barrie n'a que peu à voir avec Hook de Spielberg. N'en déplaise aux fans de monsieur Depp, le roman de Barrie n'a que peu à voir avec Neverland. N'en déplaise à Michael Jackson, le roman de Barrie n'a décidément rien à voir avec son ranch.
N'en déplaise à tous ceux qui ont une image de Peter Pan dans la tête, le roman de Barrie est un chef d'oeuvre qu'il serait bien difficile de faire rentrer dans une petite case bien étiquetée. Nul doute que les enfants y trouvent leur compte, les aventures fantastiques de Peter sont faites pour ça, mais ils ne peuvent saisir toute la finesse du roman.
Une petite centaine d'années avant Shrek (le roman tel que nous le connaissons, originellement intitulé Peter Pan and Wendy, fut publié en 1911), J.M. Barrie jouait déjà avec les niveaux de lecture différents. Point de blagues salaces glissées entre deux coups d'épée, mais une manière d'appréhender l'histoire de manière autrement plus intéressante que celle que Disney a tenté de nous faire gober. Mais avant d'aller plus loin, une petite piqûre de rappel en ce qui concerne l'histoire. Wendy, John et Michael sont les trois enfants de la famille Darling, une petite famille simple mais heureuse vivant dans un charmant cottage anglais, avec pour gouvernante une chienne prénommée Nana. Des enfants comme tous les autres, qui rêvent toutes les nuits d'une île merveilleuse et terrifiante, où des monstres ignobles se cachent dans l'ombre, où les pirates rodent et où les indiens ne font pas de quartier. Mais une île sur laquelle il fait bon se réfugier après une journée d'école bien ennuyante. Il faut dire qu'ils sont pris en charge par Peter Pan, et qu'ils sont accueillis dans la bande des enfants perdus, avec pour seule mission nocturne de mettre une raclée aux méchants pirates. Et il en serait resté ainsi si Nana n'avait pas volé l'ombre de Peter une nuit où celui-ci s'était aventuré chez les Darling. C'est lorsqu'il reviendra la chercher qu'il fera la connaissance de Wendy, réveillée par le bruit que fait l'intrus. Et c'est cette même nuit qu'il prendra John et Michael dans sa bande et qu'il invitera Wendy en tant que maman officielle des enfants perdus. Un peu de poussière de fée, et c'est parti pour Neverland, seconde à droite et puis tout droit jusqu'au matin.
Sauf qu'en prenant la seconde à droite et en filant tout droit jusqu'au matin, on n'arrive pas à Neverland. Ca n'est là que la première idée qui a traversé le cerveau de Peter. Non pas qu'il ait cherché à faire dans le poétique, loin de là. Peter est juste un sale gosse de la pire espèce. Egocentrique, colérique, râleur, ingrat, dépourvu de tact et à la mémoire très courte. Sa réponse n'était faite que pour faire taire Wendy. Il n'a pour lui que son charisme et son culot à toute épreuve, mais ça suffit à son bonheur, qui est bien le seul qui compte. Un personnage détestable mais admiré de tous les enfants, même de Wendy. Autre personnage tout aussi détestable, la fée clochette, que l'on peut très sincèrement qualifier de pouffiasse (le suffixe -asse soulignant ici son caractère de cochon associé à ses manières féminines). Les enfants perdus pourraient être, eux, tout à fait charmants si le plaisir qu'il prennent a découper des bras ennemis n'était pas aussi jubilatoire.
Car lire Peter Pan à plus de 15 ans, c'est être capable de voir non seulement ce caractère détestable, mais aussi l'extrême violence du livre. Les pirates, les enfants perdus et les indiens tuent, étripent, torturent, le tout avec une innocence déconcertante pour les uns, avec une cruauté presque choquante pour les autres. Mais comme des enfants, ils n'ont pas conscience de la portée de leurs actes, et les crimes qu'ils commettent ne sont que des aspects d'un jeu grandeur nature. De la même manière on pourrait s'inquiéter du rapport entre Wendy et Peter. Pour les autres enfants, ils sont le papa et la maman, pour elle il est un amoureux, pour lui elle est une maman qui reprise les chaussettes et qui vient consoler quand on a peur la nuit. Une relation enfantine et pure, bien qu'un peu glauque pour le lecteur moderne. Les chiennes de garde sauteront sans doute au plafond en voyant cette pauvre Wendy se complaire dans le rôle de mère au foyer aux pieds de son homme et aux ordres de la marmaille qui l'entoure. Mais ce n'est qu'un jeu, qu'une farce, et Wendy en est la seule consciente. Ces deux personnages ont vu plusieurs ouvrages être dédiés à leurs personnalités, et le lecteur curieux pourrait s'y intéresser.
Mais plus que le second degré de lecture, plus que la poésie certaine du roman et la nostalgie d'une enfance très fantasmée qu'il dégage, ce qui fait de Peter Pan un chef d'oeuvre, c'est l'absurde qui le constitue. Le deus ex machina n'est plus un artifice mais bien un art. Les situations se créent et se débloquent au gré des idées de l'auteur, qu'il s'agisse de transformer un nid en bateau, de recoudre une ombre ou d'oublier de s'arrêter de siffler.
Des faits délicieusement absurdes qui contrastent très fortement avec les commentaires du narrateur, qui se pose ici à la fois en tant que conteur et que partie prenante, et qui jette sur l'action qu'il raconte un regard très critique qu'il se permet d'exprimer d'une manière aussi directe que moqueuse. Ce narrateur, c'est l'auteur, c'est J.M. Barrie qui joue avec l'univers qu'il a créé et les personnages qu'il fait vivre. Les passages dans lesquels il se demande s'il doit ou non prévenir Mrs Darling du retour des enfants sont à ce titre délectables. Tous les auteurs ne partagent pas avec le lecteur les pensées qui leur viennent lors de l'écriture du livre, même si ces pensées sont triées et joliment mises en forme. Stylistiquement orginal et scénaristiquement génial, c'est un vrai plaisir réservé aux lecteurs d'un certain âge.
Kei []

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