7/10Patron & employé : ou l'automobile, le violon et le tram de course

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 05/05/2009
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Autour d'une trame très ancrée dans la candeur narrative d'un conte de fées, un album qui célèbre l'importance de la richesse intérieure et de l'art, et qui invite à cultiver la modestie et la gentillesse au détriment de la présomption et de l'avarice.

Patron et employé : ou l'automobile, le violon et le tram de course : voilà un titre à rallonge très éloquent pour sa première partie, et plutôt improbable pour sa seconde. Dans cet album en grand format aux couleurs chatoyantes, vous croiserez tout ce qu'on vous promet, et bien plus encore. Le patron prend les traits d'un certain Monsieur Mambretti, PDG d'une usine d'accessoires pour tire-bouchons près de Modène, qui brille particulièrement par sa richesse, son ostension et son orgueil. L'employé n'est autre que son secrétaire-comptable Monsieur Jean, homme simple et modeste, amateur de musique. L'automobile, le violon et le tram de course, ce sont les objets qui d'une certaine manière les définissent et les différencient. Ce sont également eux qui vont servir de canevas touffu à notre présente histoire. En effet, M. Mambretti interroge tous les matins le rétroviseur de sa super cylindrée de 12 mètres de long, pour savoir qui a la plus belle automobile du pays. Jusqu'ici, c'était la sienne bien évidemment. Jusqu'à ce que soudainement le rétroviseur (aussitôt insulté et menacé) change son palmarès et désigne le petit tacot de M. Jean. Les aventures commencent, pour essayer de dissuader le « beau miroir », et aucun des deux personnages ne sera au bout de ses surprises.

A moins que vous ayez été privés des grands classiques toute votre vie, vous aurez certainement reconnu la référence explicite au conte de Grimm, Blanche-Neige. L'intrigue tortueuse de cette histoire bardée de clins d'œil très second degré est fondée sur cet hommage, à la fois dans sa trame principale, mais aussi dans les petits détails narratifs : le rétroviseur extralucide bien évidemment ; le nom du garagiste, Septmains ; la glace à la chantilly qui est un somnifère mais surtout un instrument de manipulation...Tout prend la tournure d'un conte de fées, à commencer par le monde (trop ?) simpliste et manichéen dans lequel cohabitent d'une part le méchant patron matérialiste et superficiel et d'autre part le gentil employé modeste et virtuose. La morale vraiment binaire et assez brute de décoffrage pourrait, telle qu'elle se résume ici, rebuter n'importe quel lecteur en quête de spéculations subtiles sur l'essor de la crise.

Mais Gianni Rodari, l'auteur, s'adresse dans cet album d'abord à des enfants, certes suffisamment âgés et mûrs pour avoir déjà un premier rapport à l'argent et la propriété, mais des enfants tout de même. Rodari, poète, écrivain et journaliste Italien connu et reconnu, n'a d'ailleurs pas écrit ce texte tout récemment, puisqu'il a disparu voilà presque 30 ans. Mais de cette histoire alambiquée, frôlant souvent le caustique et l'Absurde, les enfants retiendront surtout  une méditation plutôt universelle opposant la richesse matérielle à celle du cœur et de l'esprit. De ce fait, pour appuyer la caricature et la référence au conte jusqu'au bout, le portrait des deux protagonistes est forcé à l'extrême. Si bien que M. Jean, naturellement bon voire ridiculement exploité à forte tendance Cendrillonnée, répond avec sagesse aux entourloupes d'un M. Mambretti malhonnête et dont la mauvaise foi dépasse la roublardise. 

illustration
Illustration de Clotilde Perrin tirée de
Patron et employé : ou l'automobile, le violon et
le tram de course

Texte de Gianni Rodari, Didier Jeunesse, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour illustrer un monde réduit à deux factions très simplifiées, rien de mieux qu'un univers graphique plus en profondeur, doté d'une personnalité franche et mémorable. Clotilde Perrin a œuvré à la fois en volume et en deux dimensions pour donner corps à un petit monde très vivant et pour le coup, vraiment haut en couleurs. D'abord dessinés et peints comme des illustrations traditionnelles, les personnages et les décors ont ensuite été découpés et agencés en plusieurs plans, puis photographiés, pour former finalement une sorte de petite maquette très pittoresque. Les personnages, qui au premier abord peuvent paraître synthétiques, sont en fait littéralement mis en relief par la découpe et la faible profondeur de champ, et leur profil alors très tranché ne fait qu'appuyer leurs caractères bien spécifiques. Dans la composition de ses images, l'illustratrice parvient à faire passer l'émotion du personnage auquel on s'identifie, M. Jean, en alternant cadrages serrés ou plan larges qui s'avèrent finalement presque tous intimistes, grâce au procédé de la maquette.

Les couleurs très vives, aux harmonies parfois improbables, créent une identité visuelle forte, par le contraste de grandes zones d'aplats nerveux et de nombreuses surfaces de graphismes « tribaux-urbains » - magnifiques et opulents sur les immeubles essentiellement. Cette dissonance est également palpable dans la confrontation d'un décor presque uniquement géométrique (la rondeur des engrenages du garage, les pavés des immeubles, la frontalité du bureau de M. Mambretti) au dessin minutieux de ces sortes de glyphes qui recouvrent le paysage urbain. Elle a également beaucoup travaillé la corrélation entre ses illustrations et le contenu du texte très dense et très chargé en anecdotes de Rodari. L'un et l'autre se renvoient alternativement la balle à l'aide de transitions parfois subtiles : le plaisir de tourner la page prend tout son sens lorsque l'on découvre que l'image répond avec adresse à une phrase de la page précédente (la double page du voyage sur les collines rouges en est un exemple probant) On regrettera toutefois une mise en page du texte assez classique et monotone, ne rendant pas vraiment justice au verbe épicé et abondant de l'auteur. Les blocs de phrases paraissent hélas souvent figés, voire plaqués sur les illustrations.

Autour d'une trame très ancrée dans la candeur narrative d'un conte de fées (et ouvertement référencéé), mais sur un ton plutôt imagé, voire parfois absurde et capillotracté, cet album célèbre l'importance de la richesse intérieure et de l'art. Il invite le jeune lecteur à cultiver la modestie et la gentillesse au détriment de la présomption et de l'avarice. Et puis surtout il permet, sans équivoque et sur absolument tous les personnages de l'histoire, de vérifier l'adage universel : « La musique adoucit les mœurs. » Amen.

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