Dans les livres pour enfants, on n'est jamais à l'abri d'une surprenante éventualité, comme le fait que peut-être, quand nous avons le dos tourné, les animaux aiment autant lire que les êtres humains (enfin certains). Cette réalité alternative avait déjà fait l'objet d'un album, Ce que lisent les animaux avant de dormir. Ici, une fois constatée l'astucieuse mise en abyme, non seulement nous partirons du principe que l'ours éponyme aime lire, mais qu'en plus il abhorre les rôdeurs qui daignent venir troubler son passe-temps préféré. Il en résulte une fable croustillante qui n'est pas sans rappeler les grands classiques comme Roule Galette, où un prédateur énumère les rencontres (ici les victimes) sur fond d'une ritournelle répétitive, avant de trouver plus « malin » que lui.

Illustration de Martine Bourre
issue de Ours qui lit, texte d'Eric Pintus
Editions Didier Jeunesse, 2010Réédition en petit format souple et économique, par les éditions Didier Jeunesse, d'un album cartonné sorti en septembre 2006, Ours qui lit n'en demeure pas moins un vrai délice qui devrait rallier à sa cause de nouveaux jeunes lecteurs, par son texte à la fois vivant, accessible, humoristique voire teinté d'une petite touche d'ironie, ainsi que son illustration inventive et tout aussi amusante. Raconté par Eric Pintus et mis en image par Martine Bourre, l'album se dévore aussi goulument que les différentes proies du protagoniste. Pour synthétiser le cour des choses, il s'agit donc d'un ours, qui par un beau jour d'automne, assis contre un arbre, lit. Les uns après les autres, Renard, Loup, Cerf, Blaireau et bien d'autres malheureux, viendront lui poser cette fatidique question : « Tu lis quoi ? » Ce à quoi, invariablement, l'ours mal léché leur rétorque qu'il s'agit de la liste des animaux destinés à finir leurs jours sous ses crocs acérés... afin qu'il puisse enfin lire sans être dérangé. Mais s'il suffisait d'un simple trait d'esprit pour échapper à un tragique et, avouons-le, stupide destin ? Un des animaux de la forêt l'aura compris, et c'est avec le sourire que nous saluons son génie et refermons ce petit conte.
Hormis le ton très oral que prend Eric Pintus pour nous raconter cette histoire piquante, en fondant l'essentiel de la narration sur un simple dialogue entre les animaux, et en le répétant quasiment à l'identique avec les différents personnages, le texte offre en parallèle aux petits lecteurs plus experts quelques anecdotes truculentes à relever, tels que des clins d'œil ou détournements des contes ou comptines traditionnels (Roule galette justement, les chansons « Promenons-nous dans les bois » ou « Le grand cerf »...). A cela s'ajoute un travail de vocabulaire à la fois scientifique et fantaisiste : les familles d'animaux (mâle, femelle, petits) sont énumérés pour enrichir le champ lexical animalier, en déviant progressivement vers l'invention, voire le calembour capillotracté. On notera également l'utilisation récurrente d'un terme familier politiquement incorrect dans la conversation enfantine, ce qui d'ailleurs ne manquera pas de plaire aux jeunes concernés : la fameuse rengaine « L'ours le bouffe !»

Illustration de Martine Bourre
issue de Ours qui lit, texte d'Eric Pintus
Editions Didier Jeunesse, 2010Tout aussi légère et second degré que le texte, l'illustration de Martine Bourre allie un certaine ingéniosité plastique et un univers frais et spontané : comme beaucoup d'illustrateurs de chez Didier Jeunesse, elle découpe, coud, déchire et colle tissus, jolis papier népalais et matériaux très bruts, représentant avec délicatesse et une certaine dextérité les silhouettes très justes et plutôt craquantes des animaux et paysages. Une mention spéciale doit être accordée au profil duveteux et grassouillet du personnage principal, soigneusement rendu par l'usage d'un beau papier filandreux et soyeux. L'univers général de l'album dégage une chaleur authentique par ses teintes automnales essentiellement rousses et ocres, et donne l'impression d'être confortablement installé (à lire, comme lui) avec l'ours dans un cocon ensoleillé. Afin de suivre le cheminement de l'histoire et comme on cocherait une liste de courses, une signalétique graphique a été ajoutée à chaque double page, représentant symboliquement la tête de l'ours sous forme d'un petit logo, qui se remplit progressivement des différentes « parts » de son festin, elles-mêmes colorées selon les teintes des différentes victimes. Un procédé très ingénieux que l'on ne remarque pas immédiatement mais qui sera certainement d'une grande aide pour les plus jeunes, qui peinent encore à retenir un déroulé narratif trop complexe.
Passée la déroutante éventualité que représente le tableau d'un ours qui lit, on est assez rapidement médusés et pris au jeu de son périple « gastronomique ». Comme nous autres lecteurs, ses voisins de la forêt n'en reviennent littéralement pas. Mais ce que l'on retient avant tout et qui cultive le charme de ce joli conte, c'est évidemment sa chute adorable, concluant comme un pied de nez qu'au-delà de la ruse (comme on le prône souvent dans les fables traditionnelles) c'est finalement le bon sens qui peut épargner une vie. Et accessoirement, arguons qu'il est de mauvais ton de déranger un ours... d'autant plus s'il est plongé dans un bon livre.
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