8/10Où ?

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 09/07/2012
Notre verdict : 8/10 - Auprès de mon arbre, je vivais heureux (Ecrivez votre critique)

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Les livres sans paroles sont à double tranchant : une porte s’ouvre vers davantage de liberté sans la contrainte et l’emprisonnement des mots… mais à l’inverse, parvenir à transcrire une narration ou un message limpides, uniquement fondés sur le visuel, devient un challenge délicat. José Parrondo, adepte des univers absurdes, cartoonesques, et parfois faussement enfantins, s’est attelé à cette tâche avec un album au titre en apparence bien mystérieux : Où ? En ouvrant le recueil et en tournant ses premières pages, on s’aperçoit rapidement que le titre s’y poursuit, la véritable question est donc : « Où est la forêt ? » Derrière ce questionnement à consonance écologique, se cache en fait un petit univers plus fantaisiste qu’il n’y paraît.

Où ?
Illustration de José Parrondo, issue de Où ?
Le Rouergue 2012
La signature de José Parrondo réside dans son graphisme minimaliste, rond, mais souvent très second degré. Et pour cause : le monsieur est déjà à l’origine de nombreux albums pour la jeunesse, mais également de bandes dessinées pour les plus grands. En feuilletant le livre Où ?, le lecteur est justement dérouté par la simplicité du trait mais aussi des compositions : uniquement des doubles-pages en plans frontaux où vagabonde un seul et unique personnage : un petit bonhomme à tête de souche d’arbre. Le récit s’apparente à une sorte de voyage dans un monde surréaliste, où certains objets et éléments se métamorphosent en d’autres, souvent par analogie. D’une page à l’autre, les illustrations se succèdent et s’enchaînent comme un seul et long tableau. Comme si l’on se déplaçait, en compagnie du héros, dans un séquence animée ou un jeu vidéo de plate-forme, l’histoire se déroule de manière linéaire, certains dessins d’une page n’étant vraiment identifiables ou compréhensibles qu’en ayant accédé à ceux de la page suivante : ainsi l’ombre filiforme et menaçante que l’on penserait être celle d’un arbre est en vérité… bel et bien celle d’un arbre. Ou peut-être bien d’une allumette géante ? Qui elle-même, une fois renversée, viendra allumer… un arbre-gâteau d’anniversaire ! Et ainsi de suite, l’auteur nous promenant d’une idée à l’autre sans se soucier de l’absurdité de certaines situations, en déjouant souvent les codes de la perspective, des proportions ou même de la logique. Le sens de lecture n'est ainsi pas épargné, puisque certaines images peuvent se lire en retournant carrément l'ouvrage. On passe de ce fait du coq à l’âne en toute tranquillité, avec toutefois pour unique contrainte une figure centrale et présente visuellement (mais pas forcément sémantiquement) un peu partout : l’arbre.

Où ?
Illustration de José Parrondo, issue de Où ?
Le Rouergue 2012
Graphiquement, José Parrondo opte donc pour un dessin au crayon et en noir et blanc, sans fioriture et très synthétique. Cette sobriété de trait, en plus de donner à l’album sa force et sa personnalité, facilite les associations d’idées et de formes (les flammes de bougie se transforment aisément en feuilles d’arbre). La représentation de l’arbre, proche du logotype et sous une configuration reconnue dans l’inconscient collectif, se contente dans plusieurs planches d’un simple rond posé sur un rectangle, agrémenté de quelques petites stries pour figurer le feuillage ou les sillons de l’écorce. Cette petite forêt composée de silhouettes replètes, le personnage singulier aux mains à trois doigts, renvoient tous à une imagerie enfantine qui parlera sans hésitation aux plus petits, pendant que les plus âgés chercheront les détails subtils ou les sens cachés. En fouillant bien, on peut trouver dans certaines scènes des allusions à la fragilité de la forêt (la combustion sous le joug de la main humaine mais aussi des éléments tels que la foudre), à l’aspect multicentenaire de certains arbres, à la transformation de la nature sauvage en un chantier remodelé par l’Homme. Le personnage principal, mi-homme mi végétal, semble lui-même retranscrire l’ambiguïté et le dilemme du recueil.

Les jeux sur les formes, les pleins, les vides, où la suggestion et l’ellipse appellent un sens de la déduction aiguisé, réservent ainsi ce petit album d’apparence mignon et sans prétention à un public assez large, pour peu que l’on soit féru d’univers poétiques, parfois absurdes, souvent improbables, mais toujours ludiques. Dans son album Où ?, José Parrondo n’invoque en définitive aucune réponse précise quant à l’avenir réel de la forêt (c'était d'ailleurs loin d'être son but). Si ce n’est cette évidente note de liberté, contenue dans la citation de Cicéron en fin d’ouvrage, et qui peut aussi bien s’accorder à la nature qu’à l’imagination.

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