10/10Le Moine

/ Critique - écrit par Otis, le 18/03/2006
Notre verdict : 10/10 - L'habit ne le fait vraiment pas. (Ecrivez votre critique)

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Madrid. Renommé, sacralisé même, et annoncé comme un confesseur sans taches, le moine Ambrosio va céder peu à peu aux avances d'une mystérieuse jeune femme, visiblement éprise de lui...

Classique de la littérature gothique et classique de la littérature tout court, Le Moine fut longtemps considéré par les surréalistes, Breton en tête, comme le modèle de leur courant, avec Les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont ou encore les écrits si vertueux du Marquis de Sade. La controverse les relie volontiers !
Ce qui peut rassembler ces trois oeuvres, ce sont effectivement leur répercussion sur leurs sociétés : en ce qui nous concerne, en Angleterre, Matthew Gregory Lewis est présenté comme un envoyé de Satan, avec son oeuvre blasphématoire écrite à tout juste 19 ans, tissant avec un style des plus léchés, cette histoire sulfureuse et terrifiante, s'imprégnant des parfums du romantisme noir allemand (on retiendra l'influence certaine du Petit Pierre de Christian Heinrich Spiess, 1793) - conseillé par son père, Lewis avait séjourné en Allemagne et avait traduit des oeuvres de Schiller - et des romans picaresques où l'aventure et la vie de bohème s'associent pleinement. En filigrane, impossible de ne pas retrouver l'idéologie des Lumières qui combat toute forme d'obscurantisme y compris celle des doctes religieux, ainsi que l'anticléricalisme français - là-dessus, le rapprochement avec La Religieuse de Diderot est indéniable. Lewis, l'un des premiers artistes à avoir découvert les horreurs dans les colonies de Saint-Domingue suite à l'héritage imposant laissé par son défunt père, ce jeune dont l'audace n'est plus à vérifier, décide d'imprimer la face cachée de l'homme en posant des questions toujours sans réponses : religion, l'affaire du mariage des prêtres, apparitions, prophéties, rêves prémonitoires, le rôle du fatum dans la vie de chacun, le tout enjolivé par le parfum de mystère qu'il insuffle à travers son oeuvre.

Faudra-t-il affirmer pour le lecteur méfiant que l'impact religieux sur le livre n'est pas aussi important qu'aujourd'hui ? Qu'il ne sera pas aussi scandalisé par les lubricités d'un moine ?
Qu'il badinera du romantisme de pacotille entre les protagonistes ? Votre lecteur vous le dit : tout ceci n'est qu'ornement. La justesse de la narration l'emportera sur le principe dangereux de la représentativité. Parce que derrière cette architecture littéraire éclate une histoire parfaitement structurée, nous sommes entraînés dans un labyrinthe et Lewis nous tient la main avec fermeté. À la fin, c'était comme si on regardait la main de l'auteur, et qu'on retenait une main pourrie. Voilà l'équivalence du choc que l'on pourrait ressentir. S'il est classique, c'est aussi parce que Le Moine pose les bases du roman gothique : personnages déchirés, pactes avec le diable, innocence virginale pervertie par les griffes du mal, malédictions familiales, héros byroniens aux échos vampiriques, etc.

« Le roman contient des descriptions effroyables, comme l'incantation dans les caveaux sous le cimetière du couvent, l'incendie du couvent, et la fin sans appel du misérable prieur. Dans l'intrigue secondaire où le marquis de Las Cisternas rencontre le spectre de son ancêtre pécheresse, la Nonne sanglante, il y a beaucoup de passages extrêmement forts ; notamment la visite du cadavre animé au chevet du marquis, et le rite cabalistique où le Juif errant l'aide à comprendre et bannir la morte qui le tourmentait. Néanmoins, Le Moine traîne fâcheusement en longueur si on le lit dans son entier. Il est trop long, prolixe, et perd beaucoup de sa puissance par sa désinvolture et une réaction excessive et maladroite contre ces règles de bienséance dont Lewis le premier méprisait la pruderie. De l'auteur on peut dire en tout cas qu'il ne compromit jamais ses visions fantomatiques par une explication naturelle. Il réussit à rompre la tradition radcliffienne et à étendre le domaine du roman gothique. » (Épouvante et surnaturel en littérature, Lovecraft aux éditions Robert Laffont, collection « Bouquins »)

Magnifiquement raconté en 1931 par Antonin Artaud - le geste d'Artaud s'explique quand on connaît ses théories sur le Théâtre de la Cruauté et sa passion envers ce « Poème du Mal » qu'il adaptera plus tard sur les planches - l'instigateur du Théâtre et son double respecte la magie de l'oeuvre originale « comme un peintre qui copierait le chef-d'oeuvre d'un maître ancien ». Artaud "adapte", et a donc jugé utile de retirer des poèmes et quelques digressions.
Mais il faudra surtout pour le non-anglophone se pencher sur l'exacte traduction française de Léon de Wailly qui pourra s'avérer plus datée certes, mais qui aura le mérite de suivre la sensibilité de Lewis et de rendre avec justesse son style désinvolte d'un raffinement ensorcelé, colorant des récits enchâssés, des poèmes d'une rare force musicale qui nous chante des images bien senties, sans oublier ces digressions labyrinthiques toutes rattachées par une logique intrinsèque.

« Lewis sera toujours Monk Lewis, non pas seulement parce que le public, lorsqu'il a classé un écrivain, se donne rarement la peine de réviser ses arrêts, mais parce que, après nombre d'imitations plus ou moins illustres et plus ou moins flagrantes, Le Moine est resté aux premiers rangs de l'école satanique, grâce à la terreur grandiose de l'ensemble, à la peinture énergique des passions, et en particulier à la conception du rôle habilement gradué de Mathilde, ce démon séduisant, dont la mission est de corrompre le prieur. » (Léon de Wailly)

La malice suinte ces pages qui repoussent toute linéarité, allant un moment jusqu'à épouser une expression baroque ressuscitée pour donner naissance à un suspense saisissant. On navigue peu à peu et sans s'en rendre compte, vers le policier dans cette Madrid sous l'Inquisition et on suit d'un oeil inquiet les légendes d'épouvante d'une étrange richesse ou la barbarie des tortures aux relents sadiques.
Pourtant, ce qui choque le plus, ce sont les réactions des personnages, la façon dont ils sont emportés par cette vague d'un destin cruel, une fatalité jamais manichéenne au demeurant. La complexité du récit s'incorpore dans la complexité de l'humain. Lewis décortique le psychique en refusant tout procédé à caractère psychologique, et sera même conscient du romantisme niais présent dans son oeuvre, tout comme le grotesque assumé du livre. L'humour est donc bien plus fin qu'on ne le pense. Le jeune écrivain ne se prend pas au sérieux et creuse plus en profondeur dans cette histoire sujet à la controverse (même réédité, Le Moine sera encore censuré). Joli paradoxe : en célébrant le diable, Lewis réussit à placer une lumière sur Dieu et attribue à l'écriture un rôle jamais aussi important depuis les grands textes.

« (...) Que, donc, tous ceux dont l'esprit de nouveau reflue vers les données fermées et purement organiques des sens comme vers leurs excréments, se nourrissent de ce résidu habituel et de cet excrément de l'esprit qu'on appelle la réalité, je continuerai à tenir pour une oeuvre essentielle Le Moine, qui bouscule cette réalité à pleins bras, qui traîne devant moi des sorciers, des apparitions et des larves, avec le naturel le plus parfait, et qui fait enfin du surnaturel une réalité comme les autres. » (Antonin Artaud, in "Avertissement", Le Moine)

Quant à mon expérience de lecteur, ce fut donc dans cette effroyable nuit du 24 décembre 2005 que j'eus terminé la lecture de Le Moine signé par la plume diabolique de Matthew Gregory Lewis. A 19 ans, (rappelons-le !) ce jeune-homme qui se trouvait « nain » a écrit cela avec une audace sans nom ! Quel souffle ! Quelle vigueur dans les mots ! On peut même lire ces 450 pages à voix haute tant cette poésie naturelle nous parle dans toute sa peinture macabre, dans toute sa cruauté qui exhalent le satanisme, la sorcellerie la plus infernale !
Le Roman Noir est célébré dans toute sa complexité, l'auteur nous pousse dans cet amas d'obscurité, de brumes, et nous force dans ce véritable labyrinthe des ténèbres où se côtoient folles légendes, brigands, créatures infernales, fantômes, superstitions confinant à la rigidité des moeurs, et Satan lui-même.
L'histoire de ce moine qui pèche - le mot est faible, la cruauté dépasse les mots, mais Lewis décrit tout - est d'une hardiesse toujours aussi consistante aujourd'hui, et bien réelle. Confronter l'Exemple avec lui-même, dans toute sa vanité, en extirpant la concupiscence d'un être a priori exemple de Dieu sur terre, je crie à l'audace scandaleuse, je crie au miracle ! Je crie : "philosophie de la théologie" ! La foi est-elle bien la vanité d'être la créature de Dieu ? N'y a-t-il pas un orgueil dissimulé dans le fait d'aspirer d'abord au salut de son âme ?
Là où éclatent des questions sur le destin, sur le psychique, sur l'âme, sur l'Esprit lui-même, l'artiste dissèque l'horreur dans ce qu'elle a de plus vile, mais aussi de plus majestueux ! Culte de l'oxymore, culte de la transgression, pour atteindre le divin. Sade est un D'Ormesson à côté de Lewis ! Je vous l'annonce sans vergogne : Lautréamont n'a qu'à bien se tenir ! Le Moine est aussi une littérature qui se remet en question et vous avez droit à une définition de l'écrivain d'une rare véracité :

« Un auteur, qu'il soit bon ou mauvais, ou entre les deux, est un animal que chacun a le droit d'attaquer ; car si tout le monde n'est pas capable d'écrire des livres, tout le monde se croit capable de les juger. Un mauvais ouvrage porte en lui sa punition, le mépris et le ridicule ; un bon excite l'envie et vaut à l'auteur mille mortifications. Il se voit assailli de critiques partiales et malveillantes : l'un censure le plan, l'autre le style, un troisième le but moral qu'il s'est proposé ; et ceux qui n'ont rien trouvé à reprocher au livre s'occupent à flétrir l'auteur. Ils épluchent et tirent de l'obscurité chaque petite circonstance qui peut jeter du ridicule sur son caractère et sur sa vie privée, et visent à blesser l'homme, ne pouvant nuire à l'écrivain... Bref, entrer dans la lice des littérateurs, c'est vous exposer volontairement aux traits de la négligence, du ridicule, de l'envie et du désappointement. Que vous écriviez bien ou mal, soyez sûr que vous n'échapperez pas au blâme ; c'est là la seule consolation d'un jeune auteur. »

Il semble dès lors impossible pour le lecteur stoïque de ne rien ressentir devant une telle connexion littéraire. Jamais vous ne retrouverez ce flot d'images se matérialiser devant vos yeux éblouis, comme un spectacle enchanté. Ce livre a le souffle du diable mais Lewis est un génie ! Et cette dernière phrase... Cette dernière phrase qui vous emporte à l'infini. Cette dernière phrase écrite en lettres majuscules dans l'adaptation d'Artaud, qui prend son sens peu à peu comme une main qui repousse la poussière sur un palimpseste. Cette dernière phrase du livre qui vous hante longtemps, longtemps, qui vous harcèle l'esprit, même la nuit, tête sur l'oreiller, yeux fermés.
Rien n'est plus mystérieux que ce livre : les digressions, les personnages de cette Inquisition embarqués dans une intrigue digne d'un roman policier avant l'heure. Publié en 1796, Poe n'était pas encore né ! La situation à laquelle sont confrontés ces hommes malgré eux, pantins du destin, comme Mathilde, cette étrange créature qui vous frappera par son portrait en constante métamorphose : tantôt sirène, tantôt succube, et ange terrifiant... Puis, surtout, ce moine trop saint, trop pur pour être naturel, cet Ambrosio, sorte de préfiguration d'anti-héros kafkaïen, dont l'éloquence attire, fait ressurgir la Fortune, la contingence...

Allez, je vous offre l'incipit du roman :
Il y avait à peine cinq minutes que la cloche du couvent sonnait, et déjà la foule se pressait dans l'église des Capucins. N'allez pas croire que cette affluence eût la dévotion pour cause, ou la soif de s'instruire. Ce n'étaient là que de rares exceptions : dans une ville telle que Madrid, où la superstition règne en despote, on chercherait inutilement la vraie piété. L'auditoire assemblé dans l'église des Capucins y était attiré par des raisons diverses, mais toutes étrangères au motif ostensible. Les femmes venaient pour se montrer, les hommes pour voir les femmes : ceux-ci par curiosité d'entendre un si fameux prédicateur ; ceux-là faute de meilleure distraction avant l'heure de la comédie ; d'autres encore, parce qu'on leur avait assuré qu'il n'était pas possible de trouver des places dans l'église ; enfin la moitié de Madrid était venue dans l'espoir d'y rencontrer l'autre. Les seules personnes qui eussent réellement envie d'entendre le sermon, étaient quelques dévotes surannées, et une demi-douzaine de prédicateurs rivaux, bien déterminés à le critiquer et à le tourner en ridicule. Quant au reste des assistants, le sermon aurait pu être supprimé sans qu'ils fussent désappointés, et même très probablement sans qu'ils s'aperçussent de la suppression.
Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que jamais l'église des Capucins n'avait reçu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, tous les sièges étaient occupés ; même les statues qui décoraient les longues galeries avaient été mises à contribution : des enfants s'étaient suspendus aux ailes des chérubins ; saint François et saint Marc portaient chacun un spectateur sur leurs épaules, et sainte-Agathe se trouvait avoir double charge. Aussi, malgré toute leur diligence, nos deux nouvelles venues, en entrant dans l'église, eurent beau regarder alentour : pas une place.

Lewis, ce génie insolent ! ose poser des questions sur l'Église, sur le rôle du destin des hommes, sur Satan pour faire éclater une vérité, la plus choquante, la plus fantastique, la plus marquante de toute la littérature : la magie existe vraiment et elle ne se trouve pas seulement dans ce livre. C'est un fait. Ce livre restera, le temps ne le mangera pas. La glace s'imprègne dans notre esprit...

« Le souffle du merveilleux l'anime tout entier (...). J'entends que ce livre n'exalte du commencement à la fin, et le plus purement du monde, que ce qui de l'esprit arrive à quitter le sol et que, dépouillé d'une partie insignifiante de son affabulation romanesque, à la mode du temps, il constitue un modèle de justesse et d'innocente grandeur. » (Breton)

Oui, ce livre, au-delà de son intrigue, au-delà de son romantisme noir, au-delà de l'épouvante, au-delà des personnages où la narration l'emporte sur le piège du symbolisme, au-delà même de l'Enfer, ce livre est une peau qui s'ouvre à mesure que les pages défilent. Ce n'est pas de la fausse poésie, ce n'est pas non plus de l'allégorie vaseuse, c'est une vérité formelle ; véritable sacrifice d'action de grâce littéraire effectué sur l'autel de la morale, le sang noir coule à l'infini parce que "Le Moine fait du surnaturel une réalité comme les autres".

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