7/10Miroir

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 12/11/2009
Notre verdict : 7/10 - ? elleb sulp al tse iuq iom-siD (Ecrivez votre critique)

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Miroir est un album simple, plutôt conceptuel et ludique. Le livre a le mérite d'interroger  le principe de réflexion de l'objet miroir, et son exploitation « physique » sur l'objet livre.

Dans un format inhabituel tout en longueur, sur un fond immaculé et épuré, se tient entre nos mains un étrange album au titre impénétrable : Miroir. La typographie sobre et immobile annonce la couleur (...ou plutôt son absence) par les lettres inversée qui se projettent sous les lettres « à l'endroit ». Et sous ces caractères paisibles, qui donc vient briser le silence de cette couverture au calme inquiétant ? Une petite fille, pensive et désœuvrée. Peut-être même deux ?

Objet qui inspire, fascine et interroge, comme le titre l'indique, le miroir est le centre de l'album. Le miroir est l'album, est-on même tenté de dire. Suzy Lee, l'illustratrice, en fait son sujet autant que son objet, un concept qui régit l'ensemble sans autre but que de jouer avec les images et notre bon sens, titiller notre perception, et détourner nos attentes. Alice n'est pas bien loin, serait-ce même le prénom de cette fillette au cheveux noirs, à la moue facétieuse et aux manières coquines et coquettes à la fois ? Le mystère restera entier, puisque d'un bout à l'autre de notre livre, répondant à un décor quasiment vierge (si ce n'est inexistant), le silence résonne... à en devenir assourdissant.

Illustration de Suzy Lee
Illustration de Suzy Lee
issue de Miroir
Le Rouergue, 2009
Entièrement muet, Miroir est une séquence d'images dynamiques, habitées par cette petite demoiselle, qui sans ouvrir la bouche, se dote d'une personnalité plutôt bien trempée. C'est un instant bref qui se joue sous nos yeux à travers une histoire simple, par un découpage qui renvoie presque à celui d'un petit film. La fillette, d'abord seule au milieu d'un page blanche (la première page), se retrouve soudain confrontée à son double inversé, en regardant au delà du « miroir »... c'est-à-dire la pliure du livre ! Ses réactions évoluant de pages en pages, en premier lieu intriguées, pour devenir amusée puis agacées, elle change progressivement d'attitude au fur et à mesure que l' « autre » lui répond symétriquement. Jusqu'à ce qu'elle se rapproche (dangereusement) de la pliure... et qu'elle pénètre de l'autre côté. Les mimiques et les coquetteries se succèdent, comme un enchaînement de postures et d'expressions faciales en lesquelles se reconnaîtront tous les jeunes lecteurs qui aiment passer du rire aux larmes, en passant par le caprice et la grimace. Troisième acteur principal, après l'héroïne et sa réflexion, l'objet livre devient le dernier élément indispensable, puisque physiquement mis au service du principe « interrogé », le miroir.

Suzy Lee a choisi un thème lourd de symboles, de références artistiques, littéraires, psychanalytiques... pour en faire finalement un concept ludique, reflet (justement) de ce que les enfants en perçoivent. Sa trame forme même une boucle : la dernière image renvoie à la première, comme un éternel recommencement. Sous couvert de jeu et d'illusion, l'auteure s'amuse à détourner et interroger discrètement le rapport entre réel, représentation et imaginaire. La citation graphique de Magritte en quatrième de couverture n'est d'ailleurs pas anodine : et si ce que l'on voyait n'était pas le reflet exact de la réalité ? Que le tout soit passé sous le prisme du regard de l'illustratrice ajoute encore une pointe d'ironie à l'ensemble : finalement ce double n'est pas le reflet de la petite protagoniste, mais sa représentation dessinée. La fameuse référence à l'artiste surréaliste n'est par ailleurs que l'ultime élément d'une série qui contribue à l'atmosphère étrange flottant tout le long de l'album : la solitude de la petite fille, rapidement brisée par l'apparition de cette jumelle ambivalente, a pour cadre des pages entièrement blanches, à l'exception de quelques taches. Ce qui installe sans équivoque un environnement énigmatique, voire oppressant.

Illustration de Suzy Lee
Illustration de Suzy Lee
issue de Miroir
Le Rouergue, 2009
Graphiquement, Miroir est un pari risqué et minimaliste, puisque dépouillé et sans texte. Suzy Lee prend le parti de dessiner son héroïne comme une esquisse, de manière épurée, au fusain et avec une simple touche d'aquarelle orangée (seule couleur présente dans l'album). Les lignes sont effectivement tracées directement, sans repentir, avec parfois même la mémoire des « accidents » encore visible. Ces traits captent l'essentiel et avec justesse les postures et expressions typiques propres à toute petite fille : elle(s) se pelotonne(nt), se trémousse(nt), danse(nt), et fini(ssen)t par occuper l'espace (si vaste) de chacune des pages. L'illustratrice détourne réellement la surface qui lui est donnée, créant ponctuellement un paysage de taches (répondant à l'excitation du personnage), alors que le Néant régnait. Ces éclaboussures, présentes sur quelques illustrations, rappellent les tests de Rorschach, et appuient en quelques sortes l'idée que c'est bien l'inconscient qui modifie et influence notre perception et notre interprétation du réel (référence qui revient dans le motif de la page de garde).  Suzy Lee figure le miroir comme amalgamé avec la page de droite, on le comprend notamment lorsque cette plaque jusqu'alors plane bascule et se brise en mille morceaux vers la fin. Lorsque la protagoniste s'approche de la pliure et finit par fusionner avec son double, les formes et silhouettes deviennent méconnaissables et abstraites, confrontant le lecteur à une sorte de monstre nouvellement né de ce miroir. Après une succession d'illustrations vivantes, bien qu'épurées, la chute reprend l'exacte même image que celle de la première page, mais s'accompagne d'une note un brin mélancolique : la petite fille est de nouveau seule... jusqu'à la prochaine relecture !

Miroir est donc un album simple, plutôt conceptuel et ludique. On n'y verra pas d'éléments révolutionnaires, ni sur le plan graphique ni sur le système de narration, si ce n'est la fusion entre contenu et contenant, et que le mutisme est plutôt pertinent et accentue l'atmosphère étrange qui règne autour de ce double qui nous « espionne ». Le livre a le mérite d'interroger (inconsciemment pour nos marmots, mais consciemment, nous l'espérons, pour les adultes) le principe de réflexion de l'objet miroir, et son exploitation « physique » sur l'objet livre. De ce point de vue, le principe est une réussite, inspirant certainement des jeux graphiques à base de symétries et de taches diverses, qui raviront les parents et leur tout nouveau papier peint.

 

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