7/10Le Miroir qui fuit

/ Critique - écrit par Otis, le 24/10/2006
Notre verdict : 7/10 - Histoires pas totalement absurdes (Ecrivez votre critique)

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Une expérience. Le Miroir qui fuit, titre qui reprend une nouvelle marquante intégrée au début de ce recueil comptant 10 nouvelles au total, toutes signées par la plume feutrée de Giovanni Papini, est une véritable expérience. C'est aussi l'occasion de découvrir un auteur particulier dont l'oeuvre préfigure le réalisme magique tant désigné à Borges - Papini, influence avouée de l'auteur, raison pour laquelle il avait jugé utile d'insérer ce recueil dans sa luxueuse Bibliothèque de Babel, désireuse de faire (re)découvrir quelques pépites cachées du genre comme les écrits de Papini. Ici, Borges nous présente un diamant ciselé qui n'a rien perdu de son éclat, symbole du style vivant, trempé par la concision, qui ressort de ces pages. On saluera la facilité déconcertante de l'écrivain quand il s'agit de dresser un portrait, le temps d'un geste, le temps d'un dialogue. Puis que dire de ce regard inquiétant ô combien réaliste ! qui explore l'esprit humain, flottant là, quelque part, dans cette brume distillée avec science.

Il y a du Poe dans ces pages, le Poe de William Wilson, le Poe maître absolu du monologue intérieur. Papini, fidèle à son style épuré, s'inscrit dans cette voie souveraine de "l'inquiétante étrangeté" tant louée par Freud et rejette vivement toute logique comme pour mieux la dépasser. Eloquentes, ses théories sur la mort et sur ce qu'elle recèle confinent souvent à l'insolite éclatant. A ce titre, quand nous apprenons dans Une mort mentale - sorte d'apologie hallucinante de l'euthanasie intérieure - que la mort est toujours volontaire, c'est-à-dire que nous la possédons, le lecteur commence à s'interroger sérieusement. Et si c'était vrai ? Telle est la question qui transpire à travers ces nouvelles... extraordinaires.

Ce recueil est axé sur l'imagination. Par la lecture, Papini, sorte de Dino Buzzati baroque, nous invite volontiers à la transcendance : chercher au-delà des lignes ce que nous souffle notre propre esprit sous un climat quelquefois terrifiant. Chaque nouvelle est à elle seule une exploration constante de l'identité, qui pourra sonner parfois comme une révélation métaphysique à la manière - certes plus nuancée - de l'engagement christique que prend un personnage dans l'étonnant Suicidé en lieu et place où l'ami du narrateur décide de se tuer à trente-trois ans pour le réveiller de sa torpeur quotidienne.

Plutôt complètes dans les thèmes du fantastique proposés, proches de l'univers flou et agité des Mille et Une Nuits, quelques nouvelles marquantes ressortent quand même du lot comme Qui es-tu ? où il est question d'un être qui perd peu à peu son identité suite à son environnement quotidien qui le considère du jour au lendemain comme un étranger et Dernière visite du gentleman malade, histoire d'un personnage réel matérialisé par le rêve d'une personne qu'il recherche pour pouvoir disparaître complètement. Contenu dans la prose mais racé dans son approche philosophique du genre, Papini, jamais homme résigné de la condition humaine mais se jouant volontiers de l'absurdité de la vie, se révèle être un artiste méticuleux. La médiocrité est un mythe comme l'illustre Le Mendiant d'âmes, titre qui qualifierait un narrateur convaincu de créer un chef-d'oeuvre littéraire s'il écrivait la vie d'un homme médiocre qu'il recherche jusqu'à l'ironie finale, piquante, et laissant le lecteur presque groggy. Le thème du double est traité avec poésie dans Deux images dans une conque, et l'imagerie du rêve s'associe avec pudeur aux obsessions du narrateur.

Au final, il faudra saluer le travail effectué sur l'ouvrage : la présentation éditoriale proposée, avec ses pages d'un papier de haute qualité, se montre ici digne d'une lecture plus qu'agréable mais nécessaire pour tout aficionado du genre fantastique. Assurément, une découverte lucrative pour les intéressés.

L'ouvrage :

Introduction de Jorge Luis Borges.
Le Miroir qui fuit.
Deux images dans une conque.
Histoire totalement absurde.
Une mort mentale.
Dernière Visite du Gentleman malade.
Je ne veux plus être ce que je suis.
Qui es-tu ?
Le Mendiant d'âmes.
Suicidé en lieu et place.
La journée non rendue.

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