9/10Mémoires du large

/ Critique - écrit par Lestat, le 11/08/2003
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Ce n'est pas l'Homme qui prend la mer, c'est bien la mer qui prend l'Homme. Lui la mer, elle l'a pris, on s'en souvient, ce n'était pas un mardi. C'était un samedi, le 13 juin 1998, que le navigateur Eric Tabarly disparu dans les eaux anglaises, frappé par une corne de voile. Si l'on connaissait le marin à l'impressionnant palmarès, l'homme se montrait plutôt discret, ne sortant de sa réserve que pour publier certains récits de courses. Autant dire que l'autobiographie d'un tel personnage est un document des plus précieux.

Dans Les Mémoires du Larges, Tabarly évoque son enfance, ses 400 coups, son éducation. L'école militaire, l'aviation, la guerre. Et sa passion pour les bateaux qui ne l'a jamais quitté. Il était inutile de m'offrir autre chose raconte-t-il lors d'une furtive allusion à ses jouets d'enfant. Et de tout ses navires, il n'y en a finalement qu'un à qui il resta fidèle : le fameux Pen Duick, la "mésange à tête noire", pour qui il s'endetta plus que de raison pour le sauver de la décrépitude.
D'une écriture simple, parfois amusante, parfois touchante, sans langue de bois, Tabarly enchaîne les histoires, les coups du sorts, les coups de chances. Les coups de gueules. Parfois, l'écrivain refait place au marin, lors d'épiques récits de course, particulièrement bien contés. Si j'ai eu du mal à m'intéresser aux subtilités techniques du changement de voile, d'autres passages sentent bon l'air du large et le dépaysement est garanti. Sous la plume de Tabarly, on ressent tout ce qu'implique une course en solitaire, quand ne compte plus que la valeur du marin et quand le détail anodin devient la source de tous les calvaires.
L'histoire de Tabarly est aussi celle de l'amitié. Malgré ses trophées, Tabarly ne manque pas un instant de rendre hommage à l'un ou l'autre de ses concurrents ou équipiers, brossant quelques portraits au passage. On aperçoit ainsi Olivier de Kersauson, alors jeune matelot l'avenir prometteur ou encore Alain Colas.
Pudique mais toujours juste, Tabarly ne se met jamais en avant et n'hésite pas à ponctuer son récit d'anecdotes croustillantes où transparaît sa maladresse lors des mondanités. Et c'est un sourire dans le stylo qu'il nous raconte sa somnolence soudaine lors d'un quelconque discours, alors qu'il se trouvait au premier rang, face à l'intervenant.

Les Mémoires du Large comportent également certain détails qu'avec le recul nous lisons avec un petit pincement au coeur. Je n'ai pas envie de mourir bêtement écrit il avant de s'emporter sur les harnais de sécurité, tellement gênant qu'il n'en porte pas...On ne peut pas s'empêcher de ressentir quelques chose, lisant de tels passages en connaissant l'issue funeste de la vie du navigateur.

Autobiographie sobre, sans effets de styles ni d'effets de panaches, Les Mémoires du Large sont de passionnantes et touchantes confessions, qui se lisent comme un roman dont on ne sort qu'avec des rêves pleins les yeux. Le recueil est aussi tout un témoignage. Celui d'une époque où l'on s'élançait sur l'Atlantique en solitaire sur une coque de noix, où les sponsors ne faisaient pas la pluie et le beau temps dans le milieu sportif maritime, où la parole donnée vaut plus que tout.
On est jamais mieux servi que par soi même et paradoxalement, Tabarly s'est rendu avec cet ouvrage le meilleur hommage qu'on aurait pu lui faire...

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