8/10Le Meilleur des mondes

/ Critique - écrit par Filipe, le 27/11/2003
Notre verdict : 8/10 - Communauté, Identité, Stabilité (Ecrivez votre critique)

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Notre monde n'est pas le même que celui d'Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l'on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu'ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu'ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l'aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n'ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n'ont pas d'épouses, pas d'enfants, pas d'amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s'empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma.

Communauté, Identité, Stabilité. Cette enseigne, fraîchement extraite de la boîte crânienne d'un commercial à qui l'avenir sourit, synthétise parfaitement les fondements de ce meilleur des mondes, qui repose calmement sur les nombreux Centres d'Incubation et de Conditionnement qui le parsèment. Les nouveaux-nés, créés in-vitro suivant un nombre fini d'identités physiques, sont rapidement conditionnés selon leurs futures fonctions et statut social afin de constituer une communauté stable d'individus heureux. Ni plus ni moins. Et ce, quelle que soit la nature de leur devoir à satisfaire envers leurs sympathiques concitoyens.

Un défaut de fabrication permet cependant à l'un d'entre eux de développer en lui une certaine forme de libre arbitre. S'instruisant de manière autonome, il prend conscience des nombreux artifices qui l'encadrent, grâce auxquels il a, sans trop s'en être aperçu, acquis le statut de victime consentante, et sur lesquels repose en fin de compte l'équilibre de cet univers, qui l'a gentiment engendré. Bientôt, il rencontre un Sauvage, issu d'une réserve naturelle, ayant donc été entretenu à l'écart de tout signal de modernité.

Oui, c'est bien là votre manière. Se débarrasser de tout ce qui est désagréable, au lieu d'apprendre à s'en accomoder. Savoir s'il est plus noble en esprit de subir les coups et les flèches de la fortune adverse, ou de prendre les armes contre un océan de malheurs, et, en leur tenant tête, d'y mettre fin... Mais vous ne faites ni l'un ni l'autre. Vous ne subissez ni ne tenez tête. Vous abolissez tout bonnement les coups et les flèches. C'est trop facile (le Sauvage, s'adressant à l'Administrateur du monde).

Aldous Huxley, qui donna, semble-t-il, un cerveau à la littérature, écrivit son Meilleur des Mondes en quatre mois, bien avant que ne soit déclenchée la seconde guerre mondiale et que ne soit levé le voile sur le fonctionnement occulte, et non moins véritable, des dictatures hitlérienne et stalinienne. Ces évènements le pousseront en revanche à réserver un nouvel aller-retour pour son meilleur des Mondes. Foreword to Brave New World fut écrit en 1946. En 1959, l'Académie américaine des Arts et Lettres lui décerna l'Award of Merit for the Novel, qui fut autrefois remis aux célèbres Ernest Hemingway et Thomas Mann. Il mourut le 22 novembre 1963, le jour-même où fut brutalement assassiné un jeune président des Etats-Unis.

Le Meilleur des Mondes est, sans conteste, un excellent livre de science-fiction, qui détourne des éléments du réel de leur sens premier et multiplie les néologismes pour parfaire la description d'une organisation mondiale parfaitement évocatrice à nos yeux puisqu'effroyablement proche de ce que nous soufflent quotidiennement nos propres médias d'information. Souvent comparé à 1984, le Meilleur des mondes est avant tout le tableau d'une société capitaliste triomphante. Cette réussite exige la normalisation des individus, ce qui aboutit à une communauté sans sujet, à une masse de parfaits anonymes, satisfaits malgré eux de leur bien maigre statut. Un sentiment d'amour, artificiellement entretenu par des offices et des pratiques sexuelles anonymes, les solidarise. La haine est, au contraire, le lien social retenu par ce bon vieux George Orwell. L'ordre social qu'il invente repose tant sur une obéissance aveugle en une présence omnipotente que sur un devoir de dénonciation systématique. Ces deux exemples de sociétés totalitaires ont su faire disparaître leurs passés respectifs, pour ne focaliser l'attention de l'ensemble de leurs membres actifs que sur une sorte de présent, qui durerait éternellement.

- Cela me plaît les désagréments.
- Pas à nous, dit l'Administrateur. Nous préférons faire les choses en plein confort.
- Mais je n'en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
- En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d'être malheureux.
- Eh bien, soit, dit le Sauvage d'un ton de défi, je réclame le droit d'être malheureux.

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