Mathieu Gaborit - Interview

/ Interview - écrit par Sylvain, le 26/03/2003

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Interview de Mathieu Gaborit le 26 mars 2003.

Faut-il encore présenter Mathieu Gaborit ? Auteur encore jeune (il est né en 1972) mais tellement talentueux qu'il passe pour être le chef de file de la fantasy française (et ce n'est sans doute pas usurpé).

Si son grand succès populaire est les chroniques des crépusculaires et son héros Agone (bien connu des amateurs de jeu de rôle), il a également écrit de nombreuses autres oeuvres intéressantes (Confessions d'un automate mangeur d'opium, les chroniques des féals, abyme, etc.) et à eu le prix Bob Morane en l'an 2000 dans deux catégories différentes. C'est d'autre part un auteur qui voit plus loin que l'écriture : participations à l'écriture de jeux de rôles (Ecryme, Agone) et de scénarios pour le monde des jeux vidéo (série des Outcast).

Je suis particulièrement content qu'il ait accepté de répondre aux questions de Krinein depuis Casablanca, où il réside actuellement.

And now, ladies and gentlemen...

Krinein : Je sais que tu as commencé le jeu de rôle alors que tu avais une dizaine d'années. Est-ce un avantage pour l'écriture ? Et ton envie d'écrire vient-elle de là ?
Mathieu Gaborit : Un avantage et un inconvénient, on ne le répétera jamais assez. Un avantage parce que le jeu de rôle débride votre imagination et qu'il vous donne les armes nécessaires pour appréhender et concevoir un univers cohérent. Un inconvénient, aussi, et pour les mêmes raisons. A ne penser que par le monde, on oublie les personnages qui font l'âme d'un bouquin. L'approche du JDR et du roman est radicalement différente. Le JDR pense un univers pour des personnages, le roman fait exactement l'inverse.
Avec l'expérience, je ne regrette pas d'avoir hérité des avantages et des défauts du JDR. Au fil des bouquins, j'apprends peu à peu à maîtriser mes appétits pour ne pas étouffer mes personnages dans un univers.
J'ignore si je tiens mon envie d'écrire du JDR. Ceux qui viennent au JDR et qui y restent sont tous des conteurs en substance. Je crois que c'est ce terreau-là qui nous définit au regard de l'écriture, cette envie viscérale de fiction et plus spécifiquement d'imaginaire. L'un et l'autre s'emboîtent, je crois, sans qu'il soit possible de définir leurs influences respectives. Tous deux s'épanouissent parce qu'à l'origine, vous êtes un rêveur. Voilà tout.

K : Puisque l'on parle d'écriture, quels sont tes secrets pour écrire ? T'organises-tu d'une façon particulière ?
M.G. : Pour écrire, je suis toujours la même démarche. Dans un premier temps, je ne garde avec moi qu'un stylo et un carnet. Je note toutes mes envies, tout ce que j'ai envie de voir et de dire dans mon bouquin. Un vrai défouloir, confus et enthousiaste, jusqu'à ce qu'une histoire émerge, qu'un destin se forge entre les lignes et qu'au final, je puisse entrevoir l'embryon d'un roman.
J'aime le bruit de la ville pour écrire. Le silence vient plus tard lorsque j'ai achevé mon plan et que je peux m'asseoir devant mon ordinateur. A compter de ce moment-là, j'écris et je vis avec le bouquin, presque jour et nuit. Plus je vieillis, plus je constate que le silence, pour moi, est fondamental. C'est dans ce silence que je trouve la force de m'abstraire et d'être mes personnages.
Bref, pas de secret particulier pour écrire. Juste deux étapes bien distinctes qui me permettent de séparer la conception du bouquin de sa rédaction proprement dite.

K : Tu as écrit des livres (très bons au demeurant), participé à l'écriture de jeux de rôles, travaillé au monde de certains jeux vidéo (outcast 1 et 2). Qu'est-ce qui te motive pour travailler autant ? Te définis-tu comme un écrivain ou comme un "faiseur de mondes" ?
M.G. : Je ne suis pas un écrivain, de cela, je suis sûr. L'écriture, pour moi, n'est qu'un vecteur, un instrument pour dérouler mon imaginaire. Je n'attache aucune importance particulière au style. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'il soit indispensable pour écrire de l'heroic fantasy ou de la science-fiction. Du moins pas dans sa forme définitive telle que peut l'appréhender un véritable écrivain. Je crois bien plus à un savoir-faire qui passe par une maîtrise décente de la langue, d'un champ lexical, des dialogues et, plus globalement, une manière intuitive de raconter. L'enjeu est d'être compris, d'être accepté lorsque vous entrez dans l'imaginaire du lecteur. Ceci étant, il est évident qu'à compter du moment où vous écrivez une seule ligne, vous êtes déjà dépositaire d'un style que vous pourrez, au mieux, améliorer avec l'expérience.
Mon style, je m'efforce de le couler dans un savoir-faire, de le rendre aussi discret que possible afin qu'il ne fasse jamais obstacle à mon histoire. C'est en cela que je ne me considère pas comme un écrivain.
« Faiseur de monde » alors ? Oui, sans doute. On en revient au JDR, nécessairement et un détail qui, pour moi, les vaut presque tous : j'ai une véritable réaction physique au contact de l'imaginaire. Je me mets à trembler, ou plutôt à frissonner dès lors qu'une idée, qu'un concept s'impose soudain et donne toute sa puissance à l'imaginaire. Ce frisson, je ne l'ai jamais autant éprouvé que dans les moments où je concevais des JDR. Je n'ai connu que de rares impressions équivalentes dans le roman et jamais dans le jeu vidéo qui, très franchement, n'apporte strictement rien d'intéressant dans le processus de création.
J'aime cette expression, « Faiseur de monde », bien qu'elle soit un peu arrogante. On ne fait jamais un monde, on peut tout juste vous inviter à le découvrir. Ceux qui jouent font un monde. Ils l'éprouvent dans leur chair, ils lui donnent la vie, ils s'en emparent pour le façonner à leur imaginaire. J'aime surtout ce passage de relais, cette sensation de savoir que d'autres pourront rêver à leur tour à partir de ce que vous avez pu concevoir.
Les bouquins me laissent une impression d'inachevé. Comme si j'obligeais le lecteur à rêver entre les lignes sans pouvoir prendre tout à fait son envol.

K : Au sein de l'équipe Krinein, nous sommes tous rolistes (une grosse partie de l'équipe joue d'ailleurs à Agone), as-tu encore le temps de jouer ? Joues-tu à Agone ? Es-tu maître du jeu ou simple joueur ?
M.G. : Je n'ai connu qu'un seul et unique groupe de JDR pendant près de quinze ans. Ce groupe n'a pas survécu à la mort de Guillaume Vincent avec qui j'ai vécu ma première expérience professionnelle dans le JDR (« Ecryme, la Geste des Traverses »). Guillaume était mon meilleur ami. En dehors des parties du groupe, on a joué tous les deux une campagne pendant plusieurs années. Il était un gnome illusionniste-voleur du nom de Maspalio. Tout est dit, je crois. Après sa disparition, le JDR n'avait plus du tout la même importance à mes yeux. J'ai joué quelques parties ici et là, toujours dans un cadre semi-professionnel (parties de tests). Aujourd'hui, je ne joue plus du tout.

K : Ton jeu de rôle préféré ? (tu peux aussi répondre autre chose que Runequest :))
M.G. : Ad&D et l'Appel de Chtulhu. Ad&D pour ses règles basiques qui me permettaient de créer des mondes pour mes joueurs. L'Appel pour ses ambiances.

K : Dans les crépusculaires, il y a des inventions géniales (comme les danseurs par
exemple) et très originales, par contre Agone ressemble beaucoup à Elric. Etait-ce conscient quand tu as écrit les crépusculaires ?
M.G. : Très franchement, ce n'était pas du tout conscient mais, avec du recul, c'est une évidence ! Je crois qu'Elric fait partie des rares héros originaux et attachants de l'heroic-fantasy. D'autant que, de mémoire, on n'a jamais fait mieux d'un point de vue esthétique ;) Les amateurs de mangas ne me contrediront pas. J'étais jeune, aussi et je crois que les longs cheveux blancs, le teint pâle et les habits noirs correspondent parfaitement à l'image qu'on peut se faire, plus jeune, du héros romantique ;)

K : Quels sont tes projets littéraires ?
M.G. : Je viens d'achever un long travail de réécriture pour les Chroniques des Crépusculaires et surtout Abyme dans leur version en poche chez J'ai Lu. Je suis actuellement en train d'écrire un nouveau bouquin d'heoric fantasy pour Bragelonne (en un seul volume) et prépare un Millénaires chez J'ai Lu (un space-up très personnel). Je lorgne également du côté de la BD et écris régulièrement des scénarios que je soumettrai aux éditeurs une fois qu'ils seront bien ciselés.

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