Adolescent du Maine, Ray Garraty décide de passer le concours national et ultra-médiatisé, nommé "La Longue Marche", sorte de compétition qui accueille 100 participants. Le but est simple : marcher du Nord jusqu'au Sud des Etats-Unis (comptez quelques mignons 500 kilomètres). Au bout de trois arrêts, les militaires qui remplacent les caméras du Tour de France vous donne un ticket : on vous loge une balle dans la tête. Alors, parmi tous ces candidats et devant ce phénomène national, j'entends au loin une voix funèbre qui nous souffle avec aigreur : "Il n'en restera qu'un."
King n'est qu'un étudiant lorsqu'il entreprend l'écriture de Marche ou Crève au sujet à la fois si simple et si fort. Il enverra ce livre de 380 pages à plusieurs reprises avant Carrie qu'il écrira un peu plus tard, mais l'ouvrage sera toujours refusé.
Et on comprend vraiment pourquoi dès le début : une telle histoire ne peut que s'attirer de virulentes critiques.
Grand livre. Très grand livre sur la dignité humaine que ce Marche ou crève, titre dont je garde une petite considération pour m'avoir davantage alerté par rapport à celui de la version américaine, The Long Walk.
Sans vouloir sombrer dans l'intellectualisme, sachez d'abord que j'ai lu les insurmontables oeuvres de Durkheim, de Weber, voire de Tocqueville, et je crois que l'on peut ici parler d'un livre purement sociologique. Sérieusement. Je vois déjà les spécialistes afficher un sourire narquois. Lisez donc ! Mais lisez donc ce chef-d'oeuvre !
Dans le contexte, nous parlerons uniquement de Bachman, il est nécessaire de laisser de côté son fantôme, Stephen King, même si la tendance serait d'exprimer le contraire, à savoir que le Richard deviendrait le spectre qui hante le Steve...
Il faut comprendre qu'il y a une réelle différence entre les deux : Bachman, c'est la face cachée de King, le personnage profondément misanthrope, avec ce côté
« underground » développé dans la plupart de ses oeuvres, en somme le côté obscur du gentil'' Steve, aimé de ses lecteurs.
On le sent, le but est parfaitement métamorphosé : Bachman affiche une réelle détestation sur son lectorat. Nous pouvons très bien nous comparer aux Marcheurs, mais que dire des spectateurs qui examinent comme les Romains (PANEM ET CIRCENSES !) examinaient les jeux du cirque au Colisée ? Nous leur ressemblons, et si ce n'est pas encore fait, alors cela pourrait fortement le devenir.
Et puis pourquoi ?
Le « pourquoi » que veut de plus en plus connaître le lecteur, le « pourquoi ces imbéciles de Marcheurs ont voulu participer à ce jeu du diable ? »
Seulement, lorsque la réponse éclate, nous comprenons directement le fil de l'histoire et c'est ainsi que Bachman nous met presque K.O. Un peu comme Alex Le Large dans Orange Mécanique, nous sommes enchaînés au siège et on ne peut pas fermer les yeux, car Bachman nous force à regarder l'horrible spectacle. Reconnaissons-le, soit nous voulons connaître la fin, soit si un autre va prendre son sale ticket et de quelle façon il va le prendre, ou pire encore : nous voulons connaître le nom de l'heureux gagnant.
Ici, l'atmosphère est plus sombre, plus pessimiste ; Marche ou crève est en effet l'un des romans les plus violents que King n'ait jamais écrits. On pense par moments à Primo Levi et on croirait revenir aux camps d'extermination avec ce jeu. Parce qu'il en est un ! Un jeu où les personnages ne sont jamais saugrenus : ils nous ressemblent. Nous marchons avec eux, nous devenons le 101e Marcheur, un privilégié qui finit quand même par recevoir son ticket. L'auteur se sert de ce roman d'apprentissage terrifiant pour insérer au fur et à mesure un climat stressant. C'est aussi un moyen pour l'auteur de prendre son oeuvre comme un exutoire à "l'image King" qui n'oserait pas se réserver à brosser la rudesse de la vie, tout simplement. Le style change aussi, il est plus trempé, plus direct, plus tranchant.
Même les avides de poésie peuvent y trouver leur compte. La plume qui brosse les paysages aux alentours est continuellement secondée par le rythme des dialogues, de cette architecture en deux plans étudiée avec la science d'un grand écrivain. En effet, se dessine progressivement un véritable balancement entre les descriptions extérieures avec la foule qui ne fait qu'un, les militaires impassibles, l'environnement climatique, puis les descriptions intérieures vite consolidées par la psychologie de chaque être, principalement axée avec les dialogues qui permettent aisément de comprendre, le plus clairement possible, tout ce que pense les personnages piliers. Part importante du roman, la psychologie permet à Bachman d'augmenter en intensité, caractérisant ainsi, en particulier, le déséquilibre des émotions, et de prendre comme point d'ancrage la torture physique jusqu'à la torture mentale. La finalité fait de l'auteur un véritable chirurgien de la folie.
La description de l'environnement laisse place à une progression des mentalités ; car force est de constater que le mécanisme infernal paraît logiquement orchestré, allant jusqu'à hanter, et s'imprègner dans la tête du lecteur.
En suivant toute cette route interminable, Bachman nous insuffle un climat poétique pour retracer le paysage qui approche, qui progresse, comme si la nature se moquait un instant de l'homme, mais une nature qui change autant que les protagonistes embarqués dans cette marche de la mort. Certains regretteront une fin peu développée, trop brutale peut-être, mais que je trouve personnellement magistrale, glaciale et cauchemardesque.
Marche ou crève est une judicieuse allégorie, une hallucinante réflexion sur la vie, la mort, le sexe, l'adolescence et un réquisitoire inquiétant sur la télé-réalité.
Pourquoi l'ami de King devient une sorte de visionnaire ? Nous sommes en 1970 lorsqu'il écrit cette acerbe critique du système médiatique et il voit déjà la tournure que prendrait la télé-réalité... Bachman et King ne font bien qu'un : des personnes humanistes en phase avec leur temps.
Une « Road Story » qu'il faut donner à lire à tous ceux qui regardent la télé-réalité. S'il vous plaît, lisez-le. Il n'est jamais trop tard...
Otis []

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