8.5/10Les mammouths, les ogres, les extraterrestres et ma petite soeur

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 04/12/2008
Notre verdict : 8.5/10 - La vérité est ailleurs (Ecrivez votre critique)

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Les mammouths, les ogres, les extraterrestres, et ma petite sœur. Difficile, à première vue, de faire cohabiter tout ce petit monde dans le même (monde). Et pourtant, c'est le pari un peu fou, mais aussi très réfléchi, que se sont lancés Alex Cousseau et Nathalie Choux, dans ce conte improbable, raconté à la première personne. Mais la première question qui nous taraude, c'est : « Mais qui est donc cette première personne ? » Le petit protagoniste de l'histoire, à savoir un mammouth dans les premières rondeurs de l'enfance ? Un narrateur universel, celui qui raconte tous les contes traditionnels en les ancrant dans notre imaginaire collectif ? Ou bien celui qui a écrit l'histoire, Alex Cousseau, et qui a peut-être mis noir sur blanc ses propres questionnements d'ancien enfant ? Ou encore nous, moi, le petit lecteur auquel cet album est destiné, ou moi la lectrice adulte qui m'en suis emparé ?

L'opposition entre réel et imaginaire est un sujet déjà beaucoup pensé, repensé, questionné... par une multitude d'auteurs d'hier et d'aujourd'hui. C'est même le thème de réflexion d'une bonne majorité d'artistes, si l'on embraye sur la contradiction entre le réel et la représentation. Mais dans cet album, s'ajoute une autre dimension, celle de l'objet-livre, comme vecteur concret de voyage entre les deux. Dans un autre genre, une autre fiction avait déjà insisté sur l'importance de ce lien : L'histoire sans fin. L'interrogation qui domine ici est à peu près la même : « qu'est-ce qui est réel, qu'est-ce qui ne l'est pas ? ... et qui donc est à l'origine de tout cela ? » Pour amener un début de réponse, la première personne qui fait office de narrateur à l'histoire semble presque être l'échos d'une « voix off ». Pour un peu, elle se substituerait à la petite voix dans la tête de l'enfant qui la lit. Vous savez, celle qui martèle sans cesse de questions, dont la plupart des adultes n'ont pas une once de réponse, d'ailleurs. Cette « voix off » permet donc à la fois une forme de recul et une identification directe avec le personnage principal, le petit mammouth.

Ainsi, à travers une promenade dans son quartier, peuplé d'une faune très foisonnante, un petit mammouth interroge donc son papa sur ses doutes, littéralement existentiels. Et le papa de répondre posément, armé d'un extraordinaire bon sens. L'intégralité du livre repose sur le doute : les mammouths, les ogres, les extraterrestres, et la petite sœur existent-ils ? Comment parvenir à croire ou non à des évènements/ créatures que l'on ne peut voir, parce qu'ils appartiennent au passé, à des univers inventés, à un univers qui nous dépasse, à un passage de notre vie à venir ? Malgré un sujet pourtant classique, l'écueil de l'imaginaire fantasmé et de sa fusion avec le réel est parfaitement évité : pas question de mentir, et de faire avaler des couleuvres aux plus naïfs. Non, les mammouths n'existent plus, ou du moins ils n'existent que parce qu'ils sont dessinés par une dame. Par ce biais, est évoqué très directement l'importance de l'objet-livre, de ceux qui créent son contenu : l'auteur et l'illustrateur. Par là-même, Alex Cousseau utilise unprocédé proche de celui de L'histoire sans fin, pour faire prendre conscience des deux acteurs d'une histoire : un livre/ un monde imaginé n'existe que s'il y a quelqu'un pour le créer, et quelqu'un pour le percevoir.

Pour appuyer cette ambiguïté, l'illustratrice Nathalie Choux dessine des personnages rondouillards (au poil soyeux !) dans des décors alliant la matière, la finesse d'une trame crayonnée (aux crayons à papier et de couleur) à des collages de motifs et des aplats de couleurs numériques. De ces luxuriantes doubles pages en format à l'italienne, se dégagent une fraîcheur et une vitalité très franches. Une palette fruitée, voire acidulée, à grand renfort de rose fushia, de turquoise, de rouge velours, et de vert anis côtoie amicalement les teintes plus ternes et plus réalistes (ocre, sépia et gris colorés) des animaux et des décors de nature. Tout cela créant un mariage de tons vivant et foisonnant, à l'image des questionnements du petit mammouth. Sont aussi parsemées ici et là des clins d'œil à nos grands classiques de l'enfance, les contes traditionnels, comme Le petit chaperon rouge et Blanche-Neige. Sont aussi saupoudrés des petites anecdotes visuelles poétiques et colorées... il y a toujours quelque chose à chercher, à observer. D'autre part, à l'image de la promenade sinueuse engagée par le petit animal et son papa, on s'aperçoit très vite que les doubles pages se suivent littéralement : en regardant bien, les fonds perdus de chaque page s'enchaînent visuellement sur les suivants, créant ainsi une très longue fresque-déambulation dans son entité !


 

 

 

 

 

 

 

De son côté, le langage utilisé par Alex Cousseau est le reflet d'un questionnement enfantin. Essentiellement composé de dialogues, de questions-réponses à l'image d'un renvoi alternatif de balles dans le camp adverse, le texte présente la fluidité du langage parlé et si typique de nos petits lecteurs en culotte courte. Faisant échos aux références visuelles évoquées plus haut, l'auteur rend également un très bel hommage à une autre célèbre histoire, qui met elle aussi en parallèle l'imaginaire et le réel : Le petit prince, de Saint-Exupéry. Une jolie cerise sur le gâteau, en somme.

Un questionnement judicieux (et récurrent chez l'enfant) qui amène des éléments de réponse sans trop mâcher le travail ; une mise en forme subtile tout en restant légère ; des personnages rigolos et attachants, et des couleurs qui frétillent et invitent à la balade. L'objectif que l'on pourrait attendre d'un album ludique et instructif est largement atteint, parsemé de poésie et de fantaisie. D'ailleurs, après avoir fermé Les mammouths, les ogres, les extraterrestres et ma petite sœur, votre enfant sera mûr pour des interrogations plus ambitieuses : « Dis papa, comment on fait les bébés ? » La pirouette délicieuse, que constitue la chute du texte, en est d'ailleurs l'astucieuse ouverture. Bon courage !

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Les mammouths, les ogres, les extraterrestres et ma petite sœur, Alex Cousseau - Nathalie Choux © 2008, éditions Sarbacane

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