8.5/10La Maison aux sept pignons

/ Critique - écrit par Otis, le 28/07/2006
Notre verdict : 8.5/10 - La Sainte Terreur (Ecrivez votre critique)

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Le « Shakespeare américain » :

En avant-goût, quoi de mieux qu'une présentation de l'écrivain Nathaniel Hawthorne, par la plume de H.P Lovecraft :
Poe représente la plus neuve, la plus désabusée et la plus accomplie des écoles fantastiques qui naquirent de ce milieu favorable (Salem). Une autre école - la tradition des valeurs morales, une retenue de bon aloi, et une imagination tempérée, calme, plus ou moins teintée de bizarrerie - fut représentée par une autre figure célèbre, incomprise et solitaire des lettres américaines - le timide et sensible Nathaniel Hawthorne, descendant de l'antique Salem et arrière-petit-fils d'un des juges les plus sanguinaires de l'ancienne sorcellerie. Il n'y a rien dans Hawthorne de la violence, de l'audace, de la vive couleur, de l'intense sentiment dramatique, de la malfaisance cosmique, et de l'art impersonnel et total de Poe. Au lieu de cela, voici une âme bien née à l'étroit dans le puritanisme de la Nouvelle-Angleterre à ses débuts ; assombrie, nostalgique et affligée par un univers amoral qui transgresse partout les formes conventionnelles imaginées par nos ancêtres pour représenter la divine et inaltérable loi. Le mal, force très réelle pour Hawthorne, apparaît de tous côtés comme un adversaire menaçant et vainqueur ; et le monde visible devient dans son imagination un théâtre de tragédie et de malheur infinis, dominé et parcouru d'influences invisibles qui luttent pour la suprématie et façonnent les destinées des infortunés mortels vaniteux et pleins d'illusions dont il est peuplé.


Il était au plus haut degré l'héritier du surnaturel américain, et voyait derrière les phénomènes ordinaires de la vie une foule lugubre de vagues fantômes ; mais il n'était pas assez désintéressé pour apprécier en elles-mêmes les impressions, les émotions et les beautés du récit. Il lui fallait tramer sa création imaginaire en quelque tissu paisiblement mélancolique de type didactique ou allégorique où, sceptique humblement résigné, il pût donner une image morale naïve de la perfidie d'une humanité qu'il ne cessait d'aimer tout en pleurant sur elle bien qu'il ait pénétré son hypocrisie. L'horreur surnaturelle, dès lors, n'est jamais l'objet essentiel chez Hawthorne ; ses impulsions sont si intimement mêlées à sa personnalité qu'il ne peut s'empêcher de la trahir avec la force du génie quand il fait appel au monde réel pour illustrer le sermon méditatif qu'il a l'intention de prêcher. (in Épouvante et surnaturel en littérature, chapitre « La tradition fantastique en Amérique », H.P. Lovecraft, tome 2 collection « Bouquins »)


Quand Lovecraft parle de La Maison...

Après cette fine mise en bouche, bien que le procédé puisse paraître un peu facile, je préfère encore m'en remettre à Lovecraft pour vous présenter ce petit bijou. L'histoire, vue par Lovecraft :
L'oeuvre artistique achevée entre tous les textes fantastiques de l'auteur est le célèbre roman, admirablement travaillé, The House of the Seven Gables (La Maison aux sept pignons), où l'implacable pouvoir d'une malédiction ancestrale s'exerce avec une force prodigieuse contre le sinistre passé d'une très vieille maison de Salem - une de ces bâtisses gothiques pointues qui constituaient les premières constructions de nos villes côtières de Nouvelle-Angleterre, mais qui firent place après le XVIIe siècle aux types plus familiers des toits en croupe ou du classique géorgien qu'on appelle maintenant « colonial ». De ces vieilles maisons gothiques à pignons subsistent à peine une douzaine aux États-Unis dans leur état original, mais une qu'Hawthorne connaissait bien se dresse encore dans Turner Street, à Salem, dont on dit sans preuves sérieuses qu'elle inspira l'auteur et fut le cadre du roman. Une pareille demeure, avec ses pignons fantomatiques, ses groupes de cheminées, son étage en surplomb, ses consoles d'angle grotesques, et ses fenêtres treillissées aux vitres en losange, est bien propre en effet à éveiller de sombres réflexions, en caractérisant l'époque puritaine de l'horreur cachée et des rumeurs de sorcellerie qui précédèrent la beauté, la rationalité et l'ampleur du XVIIIe siècle. Hawthorne en vit beaucoup dans sa jeunesse, et il connaissait les légendes noires que certaines évoquaient. Il apprit aussi tout ce qu'on racontait d'une malédiction dans sa propre famille à cause de la sévérité de son arrière-grand-père, juge des procès de sorcellerie en 1692.
De ce cadre naquit l'immortel récit - la plus éminente contribution de la Nouvelle-Angleterre à la littérature fantastique - et l'on ressent immédiatement la vérité de l'atmosphère qui s'impose ici. L'horreur furtive et la maladie rôdent dans les murs noircis par les intempéries, incrustés de mousse, dans l'ombre des ormes, de cette maison archaïque présentée de façon si frappante, et l'on saisit la malignité qui couve dans ces lieux en lisant que son constructeur - le vieux colonel Pyncheon - arracha le terrain avec une particulière brutalité à son premier propriétaire, le colon Matthew Maule, qu'il avait condamné aux galères comme sorcier, l'année de la terreur. Maule mourut en maudissant le vieux Pyncheon - « Dieu lui fera boire du sang » - et les eaux du puits sur la terre confisquée devinrent imbuvables. Le fils de Maule qui était charpentier accepta de bâtir pour l'ennemi triomphant de son père la grande maison à pignons, mais le vieux colonel mourut mystérieusement le jour où elle fut terminée. Puis se succédèrent pendant des générations de bizarres vicissitudes et d'étranges commérages sur les pouvoirs ténébreux des Maule, et les morts insolites, quelquefois terribles, qui survenaient chez les Pyncheon.
La malfaisance accablante de la vieille maison - presque aussi vivante que la maison Usher de Poe, bien que d'une façon plus subtile - traverse le récit comme le fait un motif dramatique qui revient dans un opéra tragique ; et quand commence l'intrigue principale, les Pyncheon contemporains sont dans un pitoyable état de déchéance. La pauvre vieille Hepzibah, dame excentrique dans la gêne ; le puéril, infortuné Clifford, qui vient d'être libéré d'un emprisonnement immérité ; le rusé et perfide juge Pyncheon, qui rappelle tout à fait le colonel - tous ces personnages sont d'extraordinaires symboles auxquels répondent bien les plantes chétives et les volailles anémiques du jardin. (...)
Hawthorne évite toute violence dans le langage ou l'action, et garde à l'arrière-plan ses insinuations effroyables ; mais ici et là des aperçus maintiennent l'ambiance et sauvent l'oeuvre de la sécheresse allégorique.(in Épouvante et surnaturel en littérature, chapitre « La tradition fantastique en Amérique », H.P. Lovecraft, tome 2 collection « Bouquins »)


« Est-ce bien là de la terreur, rien que de la terreur ? Ne sentez-vous pas comme moi la joie qui fait de ce moment le plus précieux de ma vie ? » :

Étudiant son pays éclaté, peut-être pas aussi profondément qu'un Faulkner ou qu'un Melville - ce dernier dédicacera d'ailleurs à son ami Hawthorne son célèbre Moby-Dick -, La Maison aux sept pignons porte un regard juste sur la société américaine de son temps, de l'hypocrisie à la pureté naïve, du souci de l'héritage au désir d'une nouvelle démocratie qui habite certains, livrant un caractère historique à ce joli conte écrit avec une prose raffinée.

« La vie est faite de marbre et de boue. »
Brillant conte fantastique, l'un des meilleurs de la Sainte Terreur et second roman de l'écrivain après le succès relatif de La Lettre Écarlate, La Maison aux sept pignons est une saisissante histoire digne des plus spirituels clairs-obscurs à la Henry James où Hawthorne s'impose en véritable peintre dès lors qu'il s'agit d'explorer le Mal dérobé, les malédictions, le passé et ses influences sur les différents personnages. Pas vraiment une Ghost story, ni un drame mélancolique, mais un conte gothique de 328 pages à l'intrigue travaillée jusqu'aux révélations finales, propice à provoquer le Frisson en nous plongeant dans cette mystérieuse maison aux sept pignons qui ressemble étrangement à celle d'Usher, située « dans un village de Nouvelle-Angleterre », mais très probablement Salem, la ville où est né l'auteur.
Débutant avec une narration historique posée, à la manière d'un conte près du feu, l'art du conteur s'exprime ici avec sobriété, les évocations lugubres inspireront sans doute Henry James pour Le Tour d'écrou ; d'ailleurs, on retrouve l'ancêtre de sa célèbre maxime sur les enfants (« Personne ne saura jamais si les enfants sont des monstres ou si les monstres sont des enfants. ») : « Les hommes, les femmes, les enfants même, sont de si bizarres créatures qu'on ne peut jamais être certain de les connaître ni de deviner ce qu'ils ont été, d'où procède ce qu'ils sont aujourd'hui. »
La présence d'un passé diabolique qui exerce son pouvoir sur les vivants est peut-être là l'unité d'angle du récit et véritable fantôme (allégorique ou pas !) qui prend forme par le symbole insidieux, contenu, ou par des rumeurs savamment amenées, flottantes, donnant naissance à un climat mouvementé.


Salem évoque la sorcellerie, le climat puritain qui cristallise les moeurs de par sa rigidité, son austérité ; Hawthorne joue avec l'atavisme, pour ne pas penser plus (la métempsycose), l'hérédité, la possession psychique, dans le but de cultiver une atmosphère furtive et malsaine à la fois. L'entreprise du Mal est ici exploitée à travers les générations, et l'emploi de l'allégorie n'est jamais exacerbé avec le symbolisme et ses majuscules sur « Destin », « Mort », « Beau », « Passé », « Soir »... autant de mots forts qui en invoquent l'imagination du lecteur.
Hawthorne nous brosse un univers dans la pure convention gothique, tant dans le cadre (l'architecture de la maison, avec ses pignons, sa fenêtre en ogive, l'orme et son ombre trop envahissante) que dans les motifs adoptés (destinée, malédictions, l'innocence médicinale de Phoebé et sa pureté agissante, les parfums picaresques qu'inspire le personnage d'Holgrave, vampirisme, le Mal stylisé).
Ce qui survit le plus dans le texte, ce qui en fait encore un livre à admirer, c'est ce talent qu'a l'auteur de transmettre la contagion exercée sur nos personnages par ce qui les enveloppe et les engloutit peu à peu, comme un infernal magnétisme des éléments. Les murs agissent, les plantes, les animaux, volailles, tous jouent leur rôle, toujours par insinuation : « Où qu'elle posât les yeux ou la main, chaque chose lui parlait, comme dotée d'un coeur palpitant. »
Mais Hawthorne ne se contente pas de peindre le paysage environnant : sur cette toile, une fine peinture des sentiments qui agitent l'âme apparaît peu à peu ; l'écrivain reste avant tout un grand traducteur de la mélancolie extatique, de la nostalgie ; de par les traits de caractères de chaque personnage peints avec un rare sens du touché, ce sont des esquisses dont l'âme ou la description de l'âme leur attribue une coloration distincte et une profondeur attachante.
Il y a Holgrave, l'artiste photographe, faux optimiste, personnage picaresque par excellence, qui croit au progrès, enthousiaste et sibyllin, jeune-homme confiant et ambitieux, observateur minitieux ; l'oeil de l'auteur (dé)voilé, en somme.
Clifford est quant à lui une sorte d'Usher, maladif, déficient et hypersensible. Mélancolique, Hepzibah tente de soutenir son frère (Clifford), malgré la noirceur évidente qu'elle dégage, en vieille aristocrate toute racornie. Le juge Pyncheon est le parfait capitaliste, religieux plus par tradition et souci d'ordre que par conviction, c'est un véritable opportuniste. Face à ce tableau d'une absolue sordidité où est célébrée la solitude la plus effrénée, la petite campagnarde Phoebé - il paraît que c'était le surnom que donnait Hawthorne à son épouse, Sophia - s'avère être un don du ciel, elle illumine tout sur son passage en rendant visite - sans véritable raison - à ses cousins vivant dans la décrépitude de cette maison aux sept pignons. On notera aussi un personnage secondaire qui a du relief : l'oncle Venner ou « le philosophe en haillons », paysan qui coupe du bois et s'occupe de sa ferme.
Derrière ce folklore incarné par des personnages tels que Clifford ou Hepzibah, on sent que l'ancienne aristocratie, égarée dans ses traditions plus ou moins fantasmées, est vite délaissée comme une curiosité spectrale par les élans nouveaux de cette fraîche démocratie américaine en constante évolution, en témoignent ses essais originaux rapportés par Holgrave sur le fouriérisme, le conservatisme, l'utilitarisme, et autres mutations sociales et politiques du même genre.
Mais le personnage le plus imposant de La Maison aux sept pignons reste sans aucun doute le passé, ce Passé acharné et mystique ; Holgrave le comprend bien : « Ne serons-nous jamais débarrassés de ce Passé ? (...) Il pèse sur le présent comme le cadavre d'un géant. En fait, c'était comme si un jeune géant était obligé de dépenser toutes ses forces à traîner le cadavre d'un vieux géant, son grand-père, mort depuis longtemps et à qui il ne manque qu'une sépulture honorable. Pensez-y et vous serez stupéfaite de voir combien nous sommes les esclaves du Passé, ou, ce qui revient au même, de la Mort ! »
S'ensuit une diatribe judicieuse d'Holgrave l'artiste, sonnant comme une réflexion philosophique sur la mort et son influence, résumée par cette question si simple, mais si élancée : « Que ferons-nous sans le Feu et la Mort ? » D'ailleurs, dans ce sens, voici peut-être la phrase qui résume au mieux la pensée de l'écrivain : « Un passé terrible et mystérieux avait détruit sa mémoire, un avenir ne lui laissait que ce présent imaginaire et impalpable qui, vu de près, n'est rien. »


Puis le roman s'accélère aux cent dernières pages, les chapitres se resserrent, et l'esprit d'une nouvelle s'immisce entre les lignes : l'art de la chute, les révélations, la concision des portraits, les descriptions des paysages, lumières tamisées, récit enchâssé, prouvant au lecteur que Hawthorne sait adopter différents styles. Un brin d'humour parsème également le texte, retenu, ironique, parfois piquant, noble, britannique. Un peu plus loin dans le roman, on remarque cette douce allusion : « Une histoire fantastique peut-être, mais pas si incroyable. »
Derrière ce drame fantastique coloré, nous comprenons que « chez l'homme, la stupéfaction est la mesure de la sagesse ». Dans sa préface déjà, Hawthorne nous donnait sa définition de ce qu'il nomme la « Fantaisie romanesque », questionnant le genre de plain-pied, sans jamais renier ses impulsions à épouser sa morale, sa « vérité », « jamais plus vraie, et rarement plus évidente, à la dernière page qu'à la première ». Il faut dire qu'Hawthorne s'inscrit dans un transcendantalisme artistique qui, comme le remarque si justement Anne Battesti dans sa présentation éclatante de pertinence et d'acuité, pousse le lecteur à « "se perdre" pour voir, et la représentation doit inclure la part du leurre pour montrer. Tels sont les paradoxes de la vision dans « le milieu atmosphérique » cher à Hawthorne. La lumière y est intermittente, l'indistinct révèle, le clair-obscur illumine, le regard s'appuie sur ce qui lui fait obstacle. (...) Un désir de voir dans le noir et à une recherche de la transfiguration ».
« Les formes de la romance sont pour lui propices à un art du dévoilement et du mystère qu'il n'a cessé d'évoquer d'une préface à l'autre. Il revient ainsi à Hawthorne d'avoir donné au genre toute sa complexité, et d'avoir revendiqué toute sa valeur esthétique et herméneutique dans l'exploration du coeur et du monde. »
La Maison aux sept pignons s'impose alors logiquement comme une pièce maîtresse de la littérature fantastique, plus pertinente encore, à mon goût, que Le Tour d'écrou d'Henry James. Ici, l'allusion prend forme et naît d'un cadre gothique mouvementé, tragique, lugubre et poétique ; Hawthorne devient l'instigateur génial du mythe de la maison hantée, du fantastique appliqué. Un fondateur de la Sainte Terreur.

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